« Let’s do the numbers. »
« Faisons le calcul. »
David MacKay, “Sustainable Energy - Without the Hot Air”, 2008

Chaque Français consomme en moyenne 22,7 MWh d’énergie finale par an 1, soit une puissance moyenne de 2 590 watts en permanence. Pas seulement l’électricité du foyer : tout ce que la société mobilise directement pour lui sur le territoire national : le carburant de sa voiture, le gaz de sa chaudière, l’électricité de ses appareils, l’énergie des usines qui fabriquent ses biens. Ce que ce chiffre ne dit pas encore (nous y reviendrons) c’est l’énergie embarquée dans les produits importés, ni les 8,2 tonnes de CO₂ que son mode de vie émet réellement chaque année dans l’atmosphère.

C’est l’équivalent de 3,3 chevaux qui travailleraient jour et nuit à son service, ou de 25 travailleurs humains produisant chacun 100 watts en continu, sans jamais s’arrêter. Une armée invisible de machines énergétiques dont nous avons collectivement oublié l’existence et dont nous débattons les conditions de remplacement sans avoir d’abord mesuré l’ampleur.

Cet article ne propose pas de solution. Il propose une boussole : quelques ordres de grandeur physiques sans lesquels le débat sur la transition énergétique tourne à vide.


L’énergie par habitant : une perspective historique

Cette consommation de ~2 500 watts par habitant n’a pas toujours existé. Elle est le résultat direct de la révolution industrielle au XIXe siècle, et de toutes celles qui ont suivi.

Époque Puissance moyenne Équ. humain Équ. cheval Équ. moulin à eau
1700 ~200 W 2 0,25 1 moulin pour 50 hab.
1800 ~300 W 3 0,4 1 moulin pour 33 hab.
1900 ~1 000 W 10 1,3 1 moulin pour 10 hab.
1950 ~2 000 W 20 2,6 1 moulin pour 5 hab.
2025 ~2 590 W 26 3,4 1 moulin pour 4 hab.

(Un humain adulte produit environ 100 W en continu ; un cheval environ 750 W ; un moulin à eau classique développe environ 10 kW.)

En trois siècles, la puissance énergétique disponible par habitant a été multipliée par douze, cependant que la population française triplait, accroissant de façon vertigineuse la demande en sources d’énergie fiables et bon marché. Ce n’est pas une anecdote : c’est la contrainte de fond que toute politique de transition doit intégrer. Remplacer ces flux d’énergie par d’autres sources, c’est l’enjeu. Les réduire sans en mesurer les conséquences écologiques, économiques et sociales, c’est le risque.


Traduire l’énergie : trois étalons concrets

Les mégawattheures sont des abstractions. Pour les rendre tangibles, nous présentons ci-dessous trois conversions utiles.

En bois

Un mètre cube de bois sec (une stère) contient environ 1,8 à 2 MWh d’énergie 2. Pour couvrir les 22,7 MWh annuels d’un Français, il faudrait donc 11 à 12 stères par personne et par an, soit environ 4,5 tonnes de granulés, ou 300 sacs de pellets.

Pour une famille de quatre personnes : 44-48 stères par an. Et pour l’ensemble de la France : 780 millions de stères, soit 780 millions de mètres cubes de bois. La forêt française produit environ 90 millions de m³ par an, dont seulement 50 millions sont réellement récoltés 3. Il faudrait donc multiplier la récolte forestière par un facteur 10 à 15 pour couvrir les besoins énergétiques nationaux par la seule biomasse, sans compter les besoins alimentaires, industriels et écologiques de ces mêmes forêts.

Ces ordres de grandeur sont au cœur de l’analyse développée dans notre article sur la bio-énergie.

En panneaux solaires

Un panneau photovoltaïque standard (400 Wc) produit environ 500 kWh par an en France, la valeur réelle fluctuant selon l’ensoleillement 4. Pour fournir 22,7 MWh à une personne, il faudrait 46 panneaux, soit environ 100 m² de surface.

À l’échelle nationale, cela représente 6 800 km² de panneaux, environ la superficie d’un département moyen de France métropolitaine. Mais comme le soleil ne brille ni la nuit ni en hiver, un système massivement solaire nécessiterait plutôt 15 000 à 20 000 km² pour intégrer le stockage et la redondance nécessaires, soit entre 5 et 7 % des surfaces agricoles métropolitaines ou deux fois la superficie de la Corse.

Les surfaces artificialisées en France représentent près de 50 000 km², soit 9 % du territoire. Mais si l’on se restreint aux toitures de bâtiments et aux parkings qui pourraient être réellement couverts de panneaux, on parle de quelques milliers de km² tout au plus, nettement moins que les 15 000 à 20 000 km² qu’exigerait un système massivement solaire : la majorité de ces surfaces devraient être prises sur d’autres usages du sol.

En kilomètres parcourus

L’énergie annuelle d’un Français, 22,7 MWh, suffit à faire parcourir à un SUV électrique (consommation moyenne : 20 kWh/100 km) environ 115 000 kilomètres, soit près de trois fois le tour de la Terre, pour chaque Français, y compris les enfants et les personnes âgées.

À l’échelle des 68 millions de Français, cette énergie représente l’équivalent de 7 820 milliards de kilomètres parcourus chaque année : 52 fois la distance Terre-Soleil, ou encore 26 allers-retours entre les deux astres.

Ce chiffre ne regroupe pas que la consommation de carburant automobile : c’est l’intégralité de l’énergie directement mobilisée par notre société, chauffage, industrie, transport, bâtiments. La voiture n’en est que l’étalon de mesure.


La radiographie de nos 2 590 watts

Les 22,7 MWh d’énergie finale par habitant ne sont pas un bloc uniforme. Ils se répartissent entre des usages et des sources très différents, dont la structure conditionne entièrement la stratégie de décarbonation.

Par secteur d’usage

Secteur TWh/an (France) MWh/hab W/hab Note
Transports 465 6,7 765 W dont 89 % produits pétroliers
Résidentiel 465 6,7 765 W chauffage, eau chaude, électroménager
Industrie 279 4,0 460 W hors hauts-fourneaux
Tertiaire 233 3,4 390 W bureaux, commerces, hôpitaux
Agriculture/pêche 62 0,9 100 W tracteurs, serres, flotte de pêche
Usage non énergétique ~46 0,7 80 W pétrochimie, plastiques
Total ~1 550 ~22,4 ~2 560

(Source : SDES, Bilan énergétique 2024, données corrigées des variations climatiques 1)

Le secteur des transports et le secteur résidentiel absorbent chacun près d’un tiers du total. Ce sont aussi les deux secteurs où la dépendance aux combustibles fossiles est la plus directement visible dans la vie quotidienne.

Par source d’énergie

Source % énergie finale MWh/hab W/hab Statut CO₂
Pétrole et produits dérivés 38 % 8,6 985 W ❌ fossile direct
Électricité 26 % 5,9 670 W ✅ ~90 % décarbonée (mix FR)
Gaz naturel 19 % 4,3 490 W ❌ fossile direct
EnR thermiques (bois, PAC…) 14 % 3,2 365 W ⚠️ bois : CO₂ libéré à court terme
Chaleur commercialisée et autres 3 % 0,7 80 W ~ mixte
Total 100 % ~22,7 ~2 590

(Source : SDES, Chiffres clés de l’énergie, édition 2025 1)

Quelle part est vraiment décarbonée ?

Le SDES calcule que 59,6 % de l’énergie finale provient directement ou indirectement de combustibles fossiles (57,1 % directs + 2,5 % via l’électricité ou la chaleur fossile). Si l’on ajoute la biomasse solide (dont la combustion émet autant de CO₂ que le charbon sur le court terme, mais avec un cycle de retour à la neutralité de l’ordre d’une année à quelques décennies, contrairement au charbon qui ne devient jamais neutre) la part d’énergie véritablement décarbonée descend à moins de 30 % du total. Dit autrement : moins d’un watt sur trois, dans notre civilisation, ne provient pas d’une combustion qui émet du CO₂ dans l’atmosphère.

Une ligne mérite qu’on s’y arrête : 985 W par habitant, en permanence, tirés du seul pétrole. C’est plus que la consommation électrique totale du foyer moyen. C’est la dépendance structurelle qui explique pourquoi une instabilité géopolitique dans une région productrice (le Golfe persique par exemple) se traduit en quelques semaines par une onde de choc à la pompe, dans les bilans industriels, dans les prix alimentaires.


L’énergie invisible : ce que le bilan officiel ne compte pas

Les 22,7 MWh du bilan SDES mesurent l’énergie consommée sur le sol français. Ce qu’ils ne mesurent pas, c’est l’énergie qui a été dépensée ailleurs pour fabriquer les produits que nous importons, et qui est pourtant entièrement au service de notre mode de vie.

Deux postes suffisent à en illustrer l’ampleur.

Le numérique : en 2022, l’empreinte énergétique du numérique en France s’élevait à environ 182 TWh en énergie primaire, soit 2,6 MWh par habitant et par an 5. Fait peu connu : 41 % de cette énergie est consommée non pas à l’usage des appareils, mais à leur fabrication, dans des usines situées en Asie, hors de tout bilan énergétique national.

L’alimentation : l’ADEME estime à 4 à 5 MWh par habitant et par an l’énergie indirecte du système alimentaire (agriculture intensive, transformation industrielle, réfrigération logistique, emballages) dont une grande part est produite en dehors de nos frontières 6.

Ces deux postes seuls ajoutent 6 à 8 MWh par habitant, soit 700 à 900 W supplémentaires à notre profil réel. L’empreinte énergétique d’un Français, si l’on raisonne en termes de consommation mondiale et non territoriale, se rapproche de 3 300 à 3 500 W, soit entre 30 et 40 % de plus que ce qu’affiche le bilan officiel.

Ce n’est pas une critique du SDES : la convention territoriale a une rigueur comptable légitime. C’est un rappel que la transition énergétique française ne peut pas se mesurer uniquement sur la baisse ou la décarbonation de la consommation intérieure, si cette baisse est partiellement compensée par une délocalisation croissante de l’énergie grise dans les importations.


Les sources d’énergie face aux contraintes physiques

Comparer les technologies énergétiques uniquement sur leur coût ou leur capacité installée est insuffisant. Chaque source mobilise du territoire, émet du CO₂ sur son cycle de vie complet, et consomme des matériaux pour sa fabrication et son renouvellement. Voici ces trois contraintes mises en regard, pour une production couvrant la totalité des besoins actuels 7 :

Énergie MWh/ha/an CO₂e kg/MWh Territoire / personne Matériaux t/TWh Stockage
Biomasse 40–60 30–200 3 700–5 500 m² ~5 000 -
Éolien terrestre 150–250 10–15 900–1 500 m² 30 000–35 000 élevé
Éolien offshore 2 000–3 500 15–25 60–110 m² 40 000–60 000 élevé
Solaire PV 900–1 300 40–60 170–240 m² 15 000–25 000 très élevé
Nucléaire ~50 000 6–12 4 m² ~1 400 faible
Gaz ~10 000 350–450 22 m² ~1 400 faible
Pétrole ~15 000 250–300 15 m² ~1 400 faible
Charbon ~20 000 800–1 000 11 m² ~1 900 faible

(Les matériaux incluent le renouvellement des infrastructures sur 50 ans. Pour l’éolien offshore, la surface indiquée est celle occupée par les parcs ; la mer reste par ailleurs partiellement utilisable. Pour les énergies fossiles, il est tenu compte des pertes de transport et, pour le gaz, de la liquéfaction GNL et des fuites de méthane.)

Ces trois dimensions méritent d’être visualisées séparément avant d’être combinées.

Territoire (pour 1 MWh)

biomasse         █████████████████████████████████████
éolien terrestre █████████████
solaire          ████
éolien offshore  ██
tous fossiles    ▏
nucléaire        ▏

Émissions de CO₂e

charbon          ██████████████████████████████████████████████████████
gaz              ███████████████████████████
pétrole          ██████████████████
biomasse         ██████
solaire          ███
éolien           █▏
nucléaire        ▏

Matériaux (sur 50 ans)

éolien           █████████████████████████████████
solaire          ███████████████
nucléaire        ██
fossiles         ██

La vue consolidée ci-dessous superpose ces trois contraintes normalisées :

Contraintes physiques des sources d’énergie

Attention : les valeurs sont normalisées (0–1) pour permettre la comparaison visuelle entre technologies. Il n’y a pas de comparaison possible entre deux contraintes différentes.

La lecture de ce graphique révèle une structure que le débat public a tendance à ignorer : chaque source déplace les contraintes sans les supprimer toutes. Les renouvelables réduisent drastiquement les émissions de CO₂, mais multiplient les besoins en territoire et en matériaux. Les fossiles concentrent l’énergie sur de petites surfaces, mais émettent massivement. Le nucléaire minimise territoire, émissions et matériaux, mais pose des questions spécifiques de déchets, de durée de déploiement et d’acceptation publique. Il n’existe pas de source sans contrainte, seulement des arbitrages entre contraintes différentes.


Les trois grandes illusions

La biomasse

La biomasse peut jouer un rôle d’énergie d’appoint dans un système diversifié. Mais les ordres de grandeur ci-dessus montrent qu’elle ne peut pas soutenir à grande échelle le niveau de consommation actuel : la contrainte n’est pas technologique, elle est biologique et territoriale. La forêt française ou les terres agricoles ne peuvent pas produire ce que nous consommons. C’est une limite imposée par la surface des écosystèmes, pas par un manque d’ingéniosité.

Ce que le cas de la centrale électrique britannique de Drax illustre de manière saisissante (une centrale à charbon reconvertie en “source renouvelable” grâce à… l’importation de granulés depuis l’Amérique du Nord) est analysé en détail dans notre focus dédié.

L’hydrogène

Il est nécessaire de le rappeler : l’hydrogène n’est pas une source d’énergie. C’est un vecteur énergétique, comme une batterie. Pour récupérer 1 kWh utile sous forme d’hydrogène, il faut produire environ 3 kWh d’électricité, soit un rendement global de l’ordre de 30 à 35 % 8. Si l’hydrogène devait remplacer directement l’électricité dans certains usages, cela exigerait donc trois fois plus d’éoliennes, trois fois plus de panneaux solaires, trois fois plus de matériaux, simplement pour compenser les pertes thermodynamiques inévitables.

Dans certains créneaux industriels spécifiques (sidérurgie, chimie lourde, certains procédés à haute température), l’hydrogène a un rôle légitime. Comme vecteur énergétique général, il introduit une inefficacité structurelle majeure. L’analyse complète est donnée dans notre article sur l’hydrogène.

Les carburants de synthèse

Les biocarburants et carburants synthétiques reposent souvent sur une comptabilité carbone simplifiée qui omet les changements d’usage des sols. Les cultures énergétiques déplacent les cultures alimentaires, qui déplacent des forêts, et le bénéfice carbone annoncé s’évapore 9. Les carburants renouvelables peuvent jouer un rôle de niche : recycler certains déchets, réduire partiellement les émissions dans des secteurs sans alternative directe (aviation longue distance, navigation maritime). Mais ils ne peuvent structurellement pas soutenir une consommation massive de carburants liquides. Le cas des carburants d’aviation durables illustre précisément ce mécanisme.


Du watt à la tonne : ce que notre énergie émet réellement

L’énergie et le carbone sont liés, mais pas de façon linéaire. Un watt d’électricité française n’émet pas la même quantité de CO₂ qu’un watt de gaz naturel. Et un watt produit en Chine pour fabriquer un objet que nous importons ne figure dans aucun bilan national. Ces distinctions sont au cœur d’un débat que seules les statistiques officielles permettent de trancher.

Deux chiffres pour le même citoyen

Indicateur Valeur 2024 Ce qu’il mesure
Émissions territoriales 5,9 t CO₂e/hab Ce que la France émet sur son sol pour satisfaire ses besoins, plus certaines émissions à l’étranger des résidents (transport international)
Empreinte carbone 8,2 t CO₂e/hab Tout ce que consomme un Français, y compris les émissions générées à l’étranger pour produire ses importations

(Source : INSEE / SDES, données définitives 2024 10)

L’écart entre les deux (2,3 tonnes “invisibles”) correspond aux émissions importées qui ne figurent pas dans l’inventaire national mais qui ont bien été émises quelque part, dans une aciérie chinoise, une rizière thaïlandaise, une raffinerie saoudienne, pour permettre notre mode de vie. Ces 2,3 tonnes représentent l’équivalent d’un aller-retour Paris–New York en avion, par habitant et par an, que nos statistiques d’émissions nationales ne voient pas.

Où vont ces 8,2 tonnes ?

La répartition de l’empreinte carbone par poste de consommation révèle que les trois premiers postes (alimentation, habitat, déplacements) concentrent à eux seuls les deux tiers des émissions 11 :

Poste de consommation t CO₂e/hab/an % empreinte
Alimentation ~2,1 ~24 %
Habitat (chauffage, eau chaude, électricité) ~2,0 ~23 %
Déplacements (voiture, avion, train…) ~1,9 ~22 %
Services publics (santé, éducation, administration) ~1,1 ~13 %
Biens d’équipement (électronique, vêtements, mobilier) ~1,0 ~11 %
Services marchands (hôtellerie, loisirs…) ~0,7 ~8 %
Total ~8,2 100 %

(Source : SDES, Chiffres clés du climat 2024, répartition 2021 - structure stable 11)

Ce tableau mérite un arrêt. L’alimentation représente le premier poste d’émissions, à égalité pratique avec l’habitat et les transports. Ce n’est pas une donnée que le débat public met en avant. Il y a une raison à cela : la quasi-totalité de l’empreinte alimentaire est importée (agriculture d’Amérique du Sud, élevage, transport maritime) et donc invisible dans l’inventaire territorial qui sert de base aux politiques publiques.

L’écart avec l’objectif climatique

L’Accord de Paris implique de converger vers une empreinte de 2 tonnes de CO₂e par personne et par an d’ici 2050. Nous en sommes à 8,2. Le facteur de réduction nécessaire est de ×4 en 25 ans 10.

Empreinte actuelle   ████████████████████████████████  8,2 t
Objectif 2030        ████████████████                  ~4,4 t   (−55 % vs 2015)
Objectif 2050        ████                              2,0 t    (neutralité carbone)

Pour fixer l’idée, diviser par quatre l’empreinte d’un Français en maintenant son niveau de vie est un défi sans précédent dans l’histoire économique moderne. Le faire en 25 ans l’est encore davantage. Le débat public, focalisé sur les technologies à déployer, sous-estime systématiquement l’ampleur de cette contrainte.


La variable oubliée : la sobriété

Une question reste rarement posée dans les débats sur la transition : quelle quantité d’énergie voulons-nous consommer ?

Deux exemples suffisent à mesurer l’ampleur des économies possibles sans transformation technologique majeure.

Réduire de 20 % le trafic aérien représenterait environ 20 TWh économisés, l’équivalent de la production annuelle de 45 millions de panneaux solaires couvrant 90 km² (presque la superficie de Paris), ou de 2 réacteurs nucléaires. Diviser par deux le kilométrage automobile actuel économiserait environ 150 TWh par an, soit l’équivalent de 15 réacteurs nucléaires ou dix EPR2. Même en tenant compte du fait qu’un parc automobile entièrement électrique consommerait trois fois moins d’énergie (grâce au bien meilleur rendement des moteurs électriques), la même réduction de kilométrage représenterait encore 5 réacteurs épargnés.

Ce n’est pas un plaidoyer pour l’austérité ou un manifeste pour le retour à un “âge d’or” légendaire. C’est un rappel arithmétique : environ 60 % de notre énergie est aujourd’hui d’origine fossile, soit 1 550 watts par habitant à décarboner. La transition consiste soit à les remplacer watt pour watt par des sources décarbonées, soit à décider collectivement qu’une partie de ces 2 590 watts n’est pas vitale. Les deux leviers existent. Le débat public n’en utilise systématiquement qu’un.


Une expérience mentale

Imaginons qu’on supprime toutes les machines. Chaque Français devrait être remplacé par environ 26 personnes travaillant en permanence pour lui. La France fonctionnerait grâce à plus de 1,7 milliard de travailleurs humains permanents, cinq fois la population active mondiale actuelle.

C’est précisément le rôle que jouent aujourd’hui nos machines énergétiques. La transition énergétique consiste à remplacer ces esclaves énergétiques fossiles par d’autres, décarbonés, durables, physiquement contraints. Pas à les faire disparaître.


Ce que ces chiffres disent

La transition énergétique n’est pas seulement un problème de technologies à déployer. C’est un problème de flux physiques à maintenir ou à réduire, avec des contraintes qui ne disparaissent pas selon les convictions politiques.

Chaque article de ce blog part de cette même prémisse : avant d’évaluer une solution, mesurer l’ampleur du problème qu’elle prétend résoudre. L’hydrogène, la biomasse, les carburants de synthèse, le captage du CO₂, tous ont un rôle légitime dans un créneau précis. Aucun n’est à la hauteur du flux de 2 590 watts par habitant qu’on lui demande de remplacer intégralement.

La boussole physique ne dit pas quoi faire. Elle dit ce qui est possible.


Notes et sources


  1. SDES, Bilan énergétique de la France pour 2024, données définitives. Consommation finale d’énergie par habitant : 22,7 MWh/personne/an (énergie finale, usage énergétique + non énergétique). https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/bilan-energetique-de-la-france-pour-2024. Répartition par secteur et par source : SDES, Chiffres clés de l’énergie, édition 2025. https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energie/fr/7-consommation-finale-denergiepar-secteur-et ↩︎ ↩︎ ↩︎

  2. ADEME, Caractéristiques des combustibles bois. https://www.ademe.fr/expertises/energies-renouvelables-enr-production-reseaux-stockage/passer-a-laction/produire-de-la-chaleur/bois-energie ↩︎

  3. IGN, La forêt en France - Résultats d’inventaire forestier 2023. https://inventaire-forestier.ign.fr/ ↩︎

  4. RTE, Bilan électrique 2023. https://www.rte-france.com/analyses-tendances-et-prospectives/bilan-electrique-2023 ↩︎

  5. ARCEP / ADEME, Évaluation de l’empreinte environnementale du numérique en France, 2022. Consommation totale : ~182 TWh en énergie primaire (~2,6 MWh/hab/an) ; 41 % attribuables à la fabrication des équipements. https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/etude-numerique-environnement-ademe-arcep-2022.pdf ↩︎

  6. ADEME, Vers des systèmes alimentaires durables. Estimation de l’empreinte énergétique du système alimentaire français : 4 à 5 MWh par habitant et par an (agriculture, transformation, transport, emballages). https://librairie.ademe.fr/cadic/2418/guide-ademe-vers-systemes-alimentaires-durables.pdf ↩︎

  7. MacKay, David J.C., Sustainable Energy - Without the Hot Air, UIT Cambridge, 2008 (librement disponible en ligne). https://www.withouthotair.com/ ↩︎

  8. IRENA, Green Hydrogen: A Guide to Policy Making, 2020. https://www.irena.org/publications/2020/Nov/Green-hydrogen ↩︎

  9. Transport & Environment, Biofuels: The Bigger Picture, 2021. https://www.transportenvironment.org/discover/biofuels-the-bigger-picture/ ↩︎

  10. INSEE / SDES, Émissions de gaz à effet de serre et empreinte carbone de la France en 2024, INSEE Première n°2077, mars 2025. Émissions territoriales : 5,9 t CO₂e/hab ; empreinte carbone : 8,2 t CO₂e/hab. https://www.insee.fr/fr/statistiques/8654458. Objectifs 2030/2050 : SDES, L’empreinte carbone de la France de 1990 à 2024. https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lempreinte-carbone-de-la-france-de-1990-2024 ↩︎ ↩︎

  11. SDES, Chiffres clés du climat, édition 2024. répartition de l’empreinte carbone par poste de consommation (données 2021, structure stable). https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-du-climat/fr/16-empreinte-carbone-et-emissions-territoriales ↩︎ ↩︎