En 1974, une centrale à charbon ouvre au cœur du Yorkshire. Cinquante ans plus tard, elle brûle du bois importé d’Amérique du Nord, perçoit plus de deux millions de livres sterling de subventions publiques par jour, et figure officiellement dans les statistiques britanniques comme source d’énergie renouvelable.
Ce n’est pas une caricature. C’est Drax.
D’une centrale à charbon à la première « renouvelable » du pays
Drax Power Station, installée près de Selby dans le North Yorkshire, est mise en service en 1974. Avec ses six unités de production, elle devient rapidement l’une des plus grandes centrales à charbon d’Europe.
Au tournant des années 2000, le Royaume-Uni s’engage dans la décarbonation de son électricité. La directive européenne sur les renouvelables crée un cadre de subventions, les Renewables Obligation Certificates (ROC), qui récompense les producteurs d’énergie bas-carbone. Brûler de la biomasse est classifié comme renouvelable : l’argument est que les arbres repoussent et réabsorbent le CO₂ émis à la combustion. Le cycle serait neutre.
Drax saisit l’opportunité. Entre 2012 et 2016, l’entreprise convertit quatre de ses six unités au bois compressé en granulés (wood pellets). La centrale à charbon se mue (sur le papier) en centrale renouvelable. Les subventions commencent à affluer.
Les chiffres de 2024 : le bilan d’une décennie de subventions
Les données publiées par l’organisme de surveillance Ember pour 2024 sont saisissantes.
Émissions : Drax a émis 13,3 millions de tonnes de CO₂ équivalent en 2024, soit une hausse de 16 % par rapport à 2023. C’est plus que les quatre émetteurs suivants réunis dans le classement britannique. C’est plus que les six centrales à gaz les plus polluantes du pays combinées. Drax occupe la première place du classement des émetteurs depuis dix années consécutives.
Pour donner l’échelle : ces émissions représentent plus de 10 % des émissions totales du transport britannique, et près de 3 % du total territorial du Royaume-Uni.
Combustible : Pour produire 15 TWh d’électricité, Drax a brûlé 7,6 millions de tonnes de granulés de bois en 2024. Parmi eux, 99 % étaient importés, majoritairement depuis l’Amérique du Nord (Canada, Mississippi, Louisiane), traversant l’Atlantique par cargo (diesel).
Subventions : Malgré ce bilan, Drax a perçu £ 869 millions de subventions publiques en 2024 soit plus de £ 2 millions par jour, l’équivalent de £ 10 par foyer britannique chaque année. Ember estime que le total des subventions versées depuis 2012 jusqu’en 2027 dépassera £ 11 milliards.
La capture réglementaire : comment le système a été retourné
Le mécanisme est d’une cohérence redoutable. La biomasse étant classée « renouvelable » dans la loi britannique, ses émissions directes sont comptabilisées à zéro dans les bilans nationaux. L’hypothèse est que la repousse forestière compensera les émissions dans le futur. Cette hypothèse (dite de « neutralité carbone de la biomasse ») est de plus en plus contestée par la communauté scientifique.
Le Conseil consultatif scientifique des académies européennes (EASAC) est explicite : brûler de la biomasse ligneuse à grande échelle « n’est pas efficace pour atténuer le changement climatique et peut même augmenter le risque d’un changement climatique dangereux ».
Mais la loi britannique ne bouge pas, et les subventions continuent. Le contrat actuel (Contract for Difference, CfD) fixe un prix garanti de £ 138/MWh pour l’électricité de Drax, soit 70 % de plus que les prix obtenus par l’éolien offshore lors des derniers appels d’offres. La centrale la plus émettrice du pays est mieux subventionnée que les technologies réellement bas-carbone.
L’affaire Ofgem : une amende anecdotique, un système révélateur
En mai 2023, le régulateur britannique Ofgem ouvre une enquête sur Drax. Motif : des allégations de brûlage de bois issu de forêts anciennes au Canada, contraire aux propres engagements de durabilité de l’entreprise, ainsi que des soupçons de déclarations inexactes sur les types de biomasse utilisés.
Quinze mois plus tard, en août 2024, Ofgem conclut l’enquête. Verdict : Drax a bien déclaré des données erronées sur la nature du bois utilisé pour l’année 2021-2022, en raison d’une « absence de contrôles et de gouvernance des données adéquats ». L’entreprise a accepté de verser £ 25 millions au fonds de réparation volontaire d’Ofgem.
Le directeur général d’Ofgem, Jonathan Brearley, a déclaré : « Il n’y a aucune excuse pour l’admission de Drax selon laquelle elle ne s’est pas conformée à son obligation légale de fournir à Ofgem des données précises et solides. »
Drax n’avait pas les moyens de prouver la durabilité d’une partie de son approvisionnement. Pour une entreprise percevant plus de £ 2 millions de subventions par jour, £ 25 millions représente onze jours de recettes.
Ofgem précise ne pas avoir trouvé de preuve de déclaration délibérément frauduleuse. Ce qui reste troublant, c’est que les propres conseillers climatiques de Drax ont, selon des révélations parlementaires, demandé à l’entreprise de cesser de se présenter comme « neutre en carbone », une position que la physique de la combustion et les délais de repousse forestière rendent intenable à court terme.
Nuance importante
Ofgem a expressément confirmé ne pas avoir trouvé de preuve que Drax ne respectait pas les critères légaux de durabilité de la biomasse (70 % de sources durables exigés). L’amende porte sur la qualité des données déclarées, pas sur une fraude aux subventions. Le problème de fond est ailleurs : les critères légaux eux-mêmes sont contestés par la communauté scientifique, et la classification de la biomasse comme renouvelable est l’hypothèse qui fait tenir tout l’édifice.Ce que Drax révèle sur la fabrique des politiques énergétiques
Le cas Drax n’est pas une anomalie. C’est un miroir.
Il révèle comment une définition réglementaire (« la biomasse est renouvelable ») peut être adoptée sous pression industrielle, puis verrouillée par les flux financiers qu’elle crée. Une fois que des milliards de livres de subventions ont été engagés et qu’une centrale emploie des centaines de personnes dans une région déprimée, revenir en arrière devient politiquement coûteux.
Le signal d’alarme est venu de la science, répercuté par des organisations comme Ember, ClientEarth, Greenpeace UK ou la BBC, et non du système de régulation. Ofgem administrait le schéma. Le problème était dans la définition du schéma lui-même.
Doug Parr, directeur des politiques de Greenpeace UK, a résumé la situation en des termes qui n’invitent pas à la nuance : « Continuer à subventionner de massives importations de biomasse n’est pas une étape vers un avenir plus propre, mais un compromis sale avec les échecs du passé. Les arbres devraient pousser et non brûler dans un gigantesque bûcher subventionné. » Cette déclaration, faite en février 2025 au moment de l’annonce de la réduction des subventions, illustre l’ampleur du consensus critique qui s’est formé autour de Drax. Un consensus qui, pour une fois, rassemble scientifiques, associations environnementales et régulateurs.
En février 2025, le gouvernement britannique a annoncé une réduction d’environ 50 % des subventions à la biomasse à partir de 2027. Ember estime que Drax restera néanmoins le plus grand émetteur du Royaume-Uni jusqu’en 2030. Et l’entreprise milite désormais pour financer une installation de capture de CO₂ (BECCS), ce qui, en cas d’accord, pourrait représenter jusqu’à £ 30 milliards supplémentaires de subventions d’ici 2050, selon la même Ember.
La centrale à charbon reconvertie cherche son prochain contrat.
Sources principales : Ember, « Drax is UK’s top carbon polluter yet again » (2025) ; Ember, « Drax biomass subsidies in 2024 » (2025) ; Ofgem, Décision d’enquête sur Drax Power Limited (août 2024) ; ClientEarth, « The Greenwashing Files – Drax » ; Greenpeace UK, « 10 reasons to stop subsidising Drax » (2024) ; EASAC, « Commentary on Forest Bioenergy » (2019).