« Nuclear power is a Faustian bargain: we get an immense source of energy, but we must manage its risks and wastes forever. »
« Le nucléaire est un pacte faustien : nous obtenons une source d’énergie immense, mais nous devons en gérer les risques et les déchets pour toujours. »
Alvin Weinberg, directeur du Oak Ridge National Laboratory, physicien nucléaire et co-inventeur du réacteur à eau légère, 1972

Le débat sur le nucléaire souffre d’un problème particulier : il est saturé de certitudes. Ceux qui le défendent y voient parfois la solution miracle à la crise climatique ; ceux qui l’attaquent l’assimilent volontiers à une catastrophe en attente. Les deux positions ont en commun de négliger les faits au profit des postures.

Cet article ne plaide ni pour ni contre. Il prend les reproches les plus fréquemment adressés au nucléaire (les sept que l’on entend dans chaque débat) et les soumet aux chiffres, aux sources primaires, aux ordres de grandeur. Certains reproches sont fondés et méritent une réponse sérieuse. D’autres reposent sur des confusions que les données permettent de dissiper. Quelques-uns, enfin, révèlent moins quelque chose sur le nucléaire que sur notre façon collective de percevoir le risque.

Un article précédent 1 a décrit les technologies nucléaires disponibles ou en développement : EPR2, SMR, réacteurs rapides, fusion. Celui-ci traite des objections.


1. « Le nucléaire coûte trop cher et dérape toujours »

C’est le reproche le plus documenté, et le plus légitime. Les chiffres sont réels.

Flamanville 3 : devis initial 3,3 milliards d’euros en 2006, coût final 23,7 milliards selon la Cour des comptes en janvier 20, soit un facteur 7, après 17 ans de construction 2. La Cour calcule qu’à ce coût, ce réacteur ne peut atteindre une rentabilité de 2 % que pour un prix de vente supérieur à 122 €/MWh (à comparer au prix spot moyen français de 58 €/MWh en 2024), et à la cible de ~70 €/MWh du nouveau mécanisme de soutien au nucléaire (VNU) sur 15 ans 3. Le programme EPR2 (six réacteurs) a déjà dérapé de 41 % avant même le début des travaux : de 51,7 milliards d’euros annoncés à Belfort en 2022 à 72,8 milliards en décembre 2025 (valeur 2020), soit environ 85 milliards en euros courants 4. La Cour des comptes évoque un coût total susceptible de dépasser 100 milliards en intégrant les charges financières.

Ce constat est incontestable. Il appelle cependant trois précisions qui en changent la portée.

La cause du dérapage est identifiée

Les difficultés de Flamanville ne sont pas la preuve que le nucléaire est structurellement incontrôlable. Elles mesurent le coût d’une rupture industrielle : la France n’avait pas construit de réacteur depuis quinze ans quand le chantier a démarré. Les chaînes de sous-traitance s’étaient atrophiées, les compétences avaient été dispersées, les normes de soudure avaient évoluées sans que les équipes aient maintenu la pratique. C’est le prix d’une tête de série après une longue interruption, pas le coût d’une filière en activité continue.

La preuve par contraste : la Corée du Sud, qui n’a jamais interrompu son programme, construit ses réacteurs APR-1400 en 5 à 6 ans pour un coût deux fois inférieur aux réacteurs européens récents 5. Ce n’est pas une autre technologie, c’est le même principe physique, le même type de réacteur à eau pressurisée. C’est une filière industrielle qui n’a pas perdu le fil.

La comparaison pertinente est celle des systèmes complets

Comparer le coût du nucléaire seul au coût des ENR seules est une erreur de méthode. Il faut comparer des systèmes capables d’assurer la même chose : une alimentation électrique fiable en toutes circonstances. Le nucléaire produit de l’électricité de base, 24h/24, avec un facteur de charge de 85 %. Les ENR intermittentes ne le peuvent pas sans stockage massif et réseau renforcé. Or ce stockage et ce réseau ont un coût qui ne figure pas dans le LCOE affiché des panneaux solaires ou des éoliennes.

L’AIE et RTE évaluent le coût système complet des ENR intermittentes + stockage longue durée + réseau à 90-150 €/MWh, selon les scénarios 6. L’EPR2, même avec ses dérapages, produit à 90-130 €/MWh pour les six premiers réacteurs, avec une cible de 70 €/MWh avec l’effet de série. Le prolongement du parc existant revient à 51 €/MWh selon la Cour des comptes, un coût que la Cour elle-même qualifie de « très compétitif » 7.

Ce coût système occulté est précisément la raison pour laquelle les ENR restent massivement subventionnées, y compris dans des pays où la technologie est mature. En France, la contribution service public de l’énergie (CSPE), prélevée sur chaque facture d’électricité, est passée de 1 €/MWh en 2022 à 33,7 €/MWh en 2025 pour financer notamment les contrats de rachat garantis aux producteurs ENR 8. Ce n’est pas un reproche aux ENR : c’est un rappel que leur compétitivité affichée est partielle.

Le financement est le vrai problème, pas la technologie

EDF porte une dette considérable, héritée de la renationalisation, du Grand Carénage et de l’effondrement des prix de l’électricité après 2010. La question de savoir qui finance les EPR2 (mécanisme RAB (Regulated Asset Base), contrats pour différence, garanties d’État) n’est pas résolue à ce jour. La décision finale d’investissement est attendue fin 2026, car suspendue à l’accord de la Commission européenne sur le mécanisme de soutien 4.

Ce problème de financement est réel et sérieux. Mais il est de nature politique et financière, pas physique ou industrielle. Il ne dit rien sur la faisabilité technique du programme.


2. « 60 ans, c’est trop risqué, aucun réacteur n’a jamais duré aussi longtemps »

Ce reproche mélange deux questions distinctes : celle de la durée de vie technique des réacteurs, et celle du risque que représente leur vieillissement. Les deux méritent une réponse précise.

Ce que dit réellement la loi et l’ASN

Les réacteurs français n’ont pas été « conçus pour 30 ans » au sens où cette durée serait une limite physique infranchissable. Ils ont été dimensionnés pour 30 ans de fonctionnement nominal, avec des marges de sécurité intégrées. L’Autorité de Sûreté Nucléaire soumet chaque réacteur à un réexamen décennal (VD, visite décennale) : à 10, 20, 30 et 40 ans, une inspection exhaustive détermine si l’exploitation peut se poursuivre avec quelles modifications. La loi française ne fixe aucune limite d’âge absolue : c’est l’ASN qui autorise ou non la poursuite d’exploitation, réacteur par réacteur 9.

En 2022, l’ASN a validé la poursuite au-delà de 40 ans pour les réacteurs 900 MW (les plus anciens du parc) sous réserve de travaux de mise à niveau. Le Grand Carénage, programme de maintenance et de modernisation démarré en 2014, prévoit 100,8 milliards d’euros d’investissements entre 2014 et 2035 pour maintenir et moderniser l’ensemble du parc 7. Son coût par MWh produit (51 €/MWh) est calculé sur l’hypothèse d’une exploitation jusqu’à 60 ans.

La Cour des comptes (novembre 2025) juge ce coût « très compétitif » par rapport aux alternatives, et note que cinq réacteurs font l’objet d’une surveillance renforcée en raison de leur état particulier. Ce sont des informations factuelles, pas un secret : elles figurent dans les rapports publics de l’ASN et d’EDF.

Le vieillissement réel : la crise de 2022

L’argument du vieillissement a pris une résonance concrète en 2022, quand EDF a découvert des phénomènes de corrosion sous contrainte sur les tuyauteries de sécurité d’une majorité de réacteurs. À un moment, plus de la moitié du parc était à l’arrêt simultanément pour inspection et réparation, un événement sans précédent dans l’histoire du nucléaire français. La production est tombée à 279 TWh en 2022, son niveau le plus bas depuis les années 1980 10.

La leçon à en tirer n’est ni rassurante ni catastrophiste. Ce phénomène de corrosion était connu en théorie (il avait été observé aux États-Unis) mais sous-estimé en France. Il illustre deux choses : d’abord, que le vieillissement d’un parc nucléaire produit des effets systémiques inattendus qui exigent une surveillance et une capacité de réponse industrielle permanentes ; ensuite, que le système de contrôle français a fonctionné. Les défauts ont été détectés, déclarés publiquement et corrigés. En 2024, la production remontait à 361 TWh, retrouvant son niveau d’avant-crise 10.

La contrainte nouvelle : les ENR modifient le régime de fonctionnement

Il existe un risque moins souvent évoqué mais réel : l’intégration croissante des énergies renouvelables intermittentes dans le réseau impose aux réacteurs nucléaires de moduler leur production plus fréquemment. Or les réacteurs à eau pressurisée sont conçus pour le fonctionnement en base, à puissance quasi constante. La montée et la descente de puissance génèrent des cycles thermiques qui accélèrent le vieillissement de certains composants 6.

Ce n’est pas une raison pour refuser les ENR ni le nucléaire : c’est une contrainte d’ingénierie à intégrer dans la gestion du réseau. RTE la prend en compte dans ses scénarios. Mais elle nuance l’idée que prolonger indéfiniment les réacteurs dans un mix à forte proportion d’ENR serait sans conséquence technique.


3. « Le parc vieillissant ne peut pas s’adapter aux ENR : risque de blackout »

Cette objection est souvent formulée de façon alarmiste, mais elle recouvre un problème d’ingénierie réel que les gestionnaires de réseau prennent au sérieux.

Le problème physique

Les réacteurs à eau pressurisée (EPR) sont optimisés pour la production de base. Leur inertie thermique est considérable : monter ou descendre en puissance prend des heures, pas des minutes. Les panneaux solaires et les éoliennes, eux, fluctuent en quelques secondes selon les conditions météorologiques. Dans un réseau où les deux coexistent, la gestion de l’équilibre offre-demande devient un exercice de plus en plus complexe à mesure que la part des ENR augmente.

En France, cet équilibre est assuré par trois mécanismes : la modulation des réacteurs nucléaires eux-mêmes (qui peuvent varier entre 20 % et 100 % de leur puissance nominale, plus lentement qu’un barrage mais avec une certaine flexibilité tout de même), l’hydraulique (réservoirs et pompage-turbinage, très réactif), et les interconnexions avec les pays voisins. Ce système fonctionne bien jusqu’à une certaine proportion d’ENR dans le mix. Au-delà d’environ 40 % d’ENR intermittentes, la gestion devient structurellement complexe et exige des investissements massifs en stockage et en flexibilité 6.

Sur les interconnexions, il faut toutefois être précis : elles ne constituent pas une solution illimitée. L’Allemagne est devenue importatrice nette d’électricité depuis 2023, un renversement historique 11. L’Italie est structurellement importatrice. L’Espagne n’exporte vers la France que lorsque sa production solaire est excédentaire, précisément aux moments où la France n’en a pas besoin. En période de pointe hivernale, par grand froid, sans vent ni soleil, les pays voisins consomment eux-mêmes davantage. C’est exactement dans ces conditions que les interconnexions sont les moins disponibles.

Échanges commerciaux d'électricité France pays voisins 2024

Où en est la France ?

La France est loin de ce seuil en 2026 : les ENR intermittentes (solaire + éolien) représentent environ 20 % de la production électrique. La trajectoire des scénarios RTE les mène vers 40-50 % à l’horizon 2035-2040. Ce n’est pas un problème immédiat, mais c’est une contrainte à anticiper dès aujourd’hui dans les décisions d’investissement, en particulier concernant le stockage par pompage-turbinage et le renforcement des interconnexions.

L’argument du “risque de blackout” est donc prématuré pour la France, mais il n’est pas absurde. Des pays qui ont déployé des ENR plus vite que leur réseau ne pouvait l’absorber (l’Australie du Sud en 2016, le Texas en 2021) ont effectivement subi des coupures massives. Ce ne sont pas des coïncidences : ce sont des signaux physiques que la gestion du réseau doit précéder les décisions de déploiement.


4. « Les déchets sont ingérables »

C’est l’objection la plus viscérale, et souvent la moins documentée. Elle mérite une réponse précise, chiffre par chiffre.

Les volumes réels

Le parc nucléaire français produit des déchets radioactifs depuis les années 1960. Après six décennies de fonctionnement de 58 réacteurs, le volume total de déchets radioactifs produits en France s’élève à environ 1,64 million de mètres cubes, toutes catégories confondues, incluant les déchets de très faible activité issus de la démolition des installations 12.

Ce chiffre impressionne jusqu’à ce qu’on le replace dans son contexte. La grande majorité (90 % en volume) sont des déchets de très faible activité (TFA) ou de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC) : matériaux de construction, équipements contaminés, filtres. Ils sont stockés en surface dans des installations dédiées (Aube, Manche) et deviennent inoffensifs en quelques centaines d’années.

Les déchets véritablement problématiques, haute activité (HA) et moyenne activité à vie longue (MA-VL), ne représentent que 3 % du volume total, mais concentrent 99 % de la radioactivité. Leur volume cumulé, pour l’ensemble du parc français depuis les années 1960, est d’environ 83 000 m³ (environ 15 km² sur un mètre de profondeur, ou encore le volume d’un cube de 44 mètres de côté) 13.

Pour fixer les idées : ce volume équivaut approximativement à la production de déchets dangereux de l’industrie chimique française en… six semaines 12. Avec une différence fondamentale : ces déchets chimiques sont majoritairement mis en décharge de surface autorisée ou incinérés, sans stockage géologique profond, sans garantie de confinement sur des centaines d’années, et sans provision financière équivalente à celle de Cigéo. La rigueur imposée au nucléaire n’a pas d’équivalent dans les autres industries productrices de déchets dangereux.

La comparaison avec les déchets du solaire

Les panneaux photovoltaïques en fin de vie constituent un flux de déchets en forte croissance. Un panneau contient du plomb, du cadmium, du sélénium et d’autres métaux lourds qui ne disparaissent pas ; ils ne décroissent pas comme les radionucléides. L’AIE estime que le volume mondial de déchets PV atteindra 78 millions de tonnes d’ici 2050 14. En France, pour produire la même énergie annuelle qu’un EPR (12 TWh/an environ), il faudrait environ 6 GW de panneaux solaires, générant sur leur durée de vie 150 000 à 200 000 tonnes de déchets à recycler.

La comparaison n’est pas symétrique : les déchets PV sont moins dangereux que les déchets HA. Mais elle illustre que toute technologie énergétique produit des déchets. La question est de savoir lesquels, en quels volumes, et avec quelles solutions de gestion.

Cigéo : l’état du dossier en 2026

La solution française pour les déchets HA et MA-VL est le projet Cigéo : un centre de stockage géologique profond à 500 mètres sous terre, dans une couche d’argile stable depuis des millions d’années, sur le site de Bure (Meuse). Le principe est identique à celui qu’a retenu la Finlande pour Onkalo, le seul site de stockage géologique profond déjà en exploitation dans le monde, ouvert en 2025 15.

Le calendrier de Cigéo en 2026 :

  • 4 décembre 2025 : l’ASNR (Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection) a rendu son avis technique de synthèse, jugeant la sûreté du projet « satisfaisante en l’état ». Une étape décisive après trois ans d’instruction technique 16
  • Mai-juin 2026 : enquête publique sur la demande d’autorisation de création (DAC)
  • Septembre 2026 : décision gouvernementale attendue sur l’autorisation de création
  • Vers 2035 : mise en service partielle (phase industrielle pilote), premiers colis MA-VL
  • Vers 2075 : premiers colis vitrifiés HA
  • Vers 2150 : fermeture définitive du site

Le coût du projet a été révisé en mai 2025 par l’Andra : entre 26,1 et 37,5 milliards d’euros (valeur 2024), contre 25 milliards estimés précédemment, soit une hausse de 4 à 50 % selon les scénarios 17. Ce financement est assuré par les producteurs de déchets (EDF, Orano, CEA) via des provisions comptables obligatoires : le principe est que la génération qui a bénéficié de l’électricité nucléaire paye le stockage de ses déchets, et ne reporte pas cette charge sur les générations suivantes.

Des associations s’opposent au projet (Bure Stop, Meuse Nature Environnement) et ont qualifié l’avis de l’ASNR d’« indigent », soulevant des incertitudes sur la corrosion des conteneurs, les risques d’incendie liés aux déchets bitumineux, et le comportement du massif argileux à très long terme. Ces objections sont documentées et prises en compte dans l’instruction : l’ASNR les a identifiées comme « points de vigilance » exigeant des réponses complémentaires de l’Andra.

La question des déchets nucléaires est donc sérieuse, coûteuse, et non résolue dans ses derniers détails techniques. Elle n’est pas ingérable : elle est en cours de gestion, avec des solutions concrètes, des calendriers précis, des financements provisionnés et une supervision réglementaire transparente. C’est une différence de nature avec des industries qui rejettent leurs déchets dans l’atmosphère, les cours d’eau ou les océans sans provision ni calendrier.

Onkalo : la preuve finlandaise

Pendant que Cigéo navigue dans ses procédures administratives, la Finlande a ouvert en 2025 le premier site de stockage géologique profond opérationnel au monde, à Olkiluoto. Onkalo (« caverne » en finnois) stocke les déchets HA du parc nucléaire finlandais à 400-450 mètres de profondeur dans le granite précambrien, l’une des roches les plus stables de la planète. Le projet a été lancé en 1983, autorisé en 2001, creusé progressivement depuis 2004. Sa mise en service marque la première fois dans l’histoire que l’humanité enterre durablement ses déchets les plus dangereux avec une solution conçue pour durer 100 000 ans.

La leçon finlandaise : la question des déchets nucléaires a une réponse technique. Elle exige de la rigueur, du temps et de la volonté politique, pas des miracles.

Source : Posiva Oy, rapport annuel 2025 ; AIEA, Nuclear Power and Sustainable Development, 2025.


5. « Le nucléaire est dangereux : Tchernobyl, Fukushima »

C’est l’objection la plus émotionnellement chargée, et donc la plus difficile à traiter avec rigueur. Je vais tenter de le faire, en commençant par reconnaître que l’émotion elle-même est un objet d’étude.

Ce que la psychologie du risque nous apprend

En 1987, le psychologue Paul Slovic publiait dans Science un article fondateur sur la perception du risque 18. Ses recherches identifiaient un facteur qu’il appelait dread risk, le « risque redouté » : certains dangers provoquent une peur viscérale, indépendamment de leur probabilité statistique. Le nucléaire se trouve au sommet de cette échelle, aux côtés des armes chimiques et du terrorisme. Le charbon, lui, n’y figure pas, alors qu’il tue chaque année plusieurs millions de personnes par la pollution de l’air selon l’OMS 19.

Pourquoi cet écart ? Slovic l’explique par plusieurs facteurs qui s’accumulent pour le nucléaire : le danger est invisible (on ne voit, ni n’entend, ni ne sent les radiations), involontaire (on ne choisit pas de vivre près d’une centrale), catastrophique par nature (un accident peut contaminer une zone entière), et associé à l’arme nucléaire dans la mémoire collective ; une association qui date de Hiroshima et que soixante-dix ans de nucléaire civil n’ont pas effacée.

Comme le résume le psychologue James Hammitt de Harvard : « Avec le charbon, nous avons une progression régulière de morts, année après année, qui nous sont invisibles. Alors qu’une émission radioactive à grande échelle est un événement catastrophique qui a toutes les raisons de nous effrayer. » 20

Ce biais de perception n’est pas de la bêtise. Il est profondément ancré dans notre architecture cognitive, héritée d’une évolution où les dangers visibles et immédiats étaient les plus mortels. Il est documenté scientifiquement. Et il fausse systématiquement notre évaluation comparative des risques énergétiques.

Une note personnelle sur le biais émotionnel

Je m’accorde ici une exception à la ligne éditoriale de ce blog, celle de parler à la première personne, précisément parce qu’elle illustre le propos.

J’ai grandi dans la vallée du Rhône, à Vernaison, à 3 kilomètres à vol d’oiseau de la raffinerie de Feyzin. Mon père a travaillé pendant des années pour Elf, puis pour Total. Ce matin-là du 4 janvier 1966 (je n’étais pas né, mais cet accident est inscrit dans la mémoire locale comme un événement fondateur), alors que l’air était glacial et que le soleil ne s’était pas encore levé, une fuite de propane lors d’une opération de maintenance a déclenché une explosion en chaîne : 18 morts, dont 11 pompiers, 84 blessés, des dégâts jusqu’à Vienne [^feyzin]. La boule de feu a atteint 250 mètres de diamètre. L’explosion s’est entendue à 16 kilomètres.

Cette raffinerie fonctionne encore aujourd’hui. Elle est classée Seveso seuil haut. Elle côtoie des zones résidentielles, les plus proches à moins de 600 mètres. Et je n’ai, personnellement, aucune peur particulière d’elle, pas plus que de la douzaine d’autres sites pétrochimiques de la vallée du Rhône que j’ai vus toute ma vie depuis la fenêtre du train.

Si j’avais grandi à proximité d’une centrale nucléaire, est-ce que j’aurais la même sérénité ? Je ne sais pas. C’est précisément cette asymétrie dans ma propre perception qui mérite d’être nommée.

Le bilan réel des accidents nucléaires

Il y a eu, depuis 1950, quatre accidents nucléaires civils significatifs. Les voici, sans minimisation.

Three Mile Island (Pennsylvanie, 1979, INES 5) : fusion partielle du cœur d’un réacteur à eau pressurisée, due à une combinaison de défaillances mécaniques et d’erreurs opérateurs. Résultat : aucun mort direct, des rejets radioactifs minimes dans l’environnement immédiat. L’accident a provoqué l’évacuation volontaire de 140 000 personnes, une panique médiatique mondiale, et a arrêté le programme nucléaire américain pendant trente ans 21. Son impact sanitaire mesuré : nul à ce jour selon les études épidémiologiques.

Windscale (Cumberland, Royaume-Uni, 1957, INES 5) : incendie du réacteur militaire britannique, rejet d’iode-131. Bilan : environ 200 cancers supplémentaires estimés sur la population exposée selon les études rétrospectives 22. Il s’agit d’un réacteur militaire des années 1950, conçu pour produire du plutonium pour la bombe britannique, pas une centrale civile.

Tchernobyl (Ukraine soviétique, 1986, INES 7) : explosion du réacteur RBMK-1000 n°4, due à une conception structurellement défectueuse (coefficient de vide positif) combinée à une procédure d’essai conduite par une équipe non formée, dans le contexte d’un système soviétique où remettre en cause les ordres était culturellement impossible 23. 31 morts directs (syndrome d’irradiation aiguë et brûlures). Environ 6 000 cas de cancers thyroïdiens chez les enfants exposés à l’iode-131, dont la grande majorité guéris. L’UNSCEAR (comité scientifique de l’ONU) estime à moins de 60 le nombre de décès directement attribuables aux radiations à ce jour 24. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) projette environ 16 000 décès supplémentaires par cancer d’ici 2065 dans les populations exposées, un chiffre difficile à isoler statistiquement dans une population de plusieurs millions de personnes 25.

Fukushima Daiichi (Japon, 2011, INES 7) : trois fusions de cœur (réacteurs 1, 2 et 3), déclenchées par le tsunami du 11 mars qui a noyé les groupes électrogènes de secours assurant le refroidissement. Les réacteurs 4, 5 et 6 étaient à l’arrêt pour maintenance ; le réacteur 4 a subi un incident sur sa piscine de désactivation (échauffement du combustible usé stocké), mais pas de fusion de cœur 26. Zéro mort direct par radiation. Un mort reconnu lié aux radiations en 2018 (un travailleur du site, cancer). En revanche, l’évacuation précipitée de 154 000 personnes a causé environ 2 200 décès liés au stress, aux déplacements forcés et à la désorganisation des soins pour des personnes âgées 27. C’est un bilan plus lourd que celui des radiations elles-mêm, un paradoxe que les gestionnaires de crise nucléaire ont depuis intégré dans leurs protocoles.

Tchernobyl et la nature : un résultat inattendu

La zone d’exclusion de Tchernobyl (2 600 km² en Ukraine, 2 600 km² en Biélorussie) abrite aujourd’hui l’une des plus grandes réserves naturelles d’Europe. Des études menées dans le cadre du projet TREE (TRansfer, Exposure and Effects) ont documenté des populations abondantes de loups, sangliers, élans, lynx, chevaux de Przewalski, bisons européens et plus de 200 espèces d’oiseaux, y compris dans les zones de radioactivité élevée 28. Des ours bruns n’avaient pas été observés en Ukraine depuis plus d’un siècle avant de réapparaître dans la zone.

La conclusion n’est pas que les radiations sont bénignes pour la faune : des anomalies génétiques sont documentées, et certains biologistes comme Timothy Mousseau maintiennent que les effets à long terme sur la reproduction sont sous-estimés 29. La conclusion est plus nuancée et, d’une certaine façon, plus troublante : l’absence d’activité humaine s’est révélée plus bénéfique pour la biodiversité que la contamination radioactive ne lui est néfaste. C’est moins un plaidoyer pro-nucléaire qu’un témoignage sur l’impact des infrastructures, de l’industrie et de l’agriculture intensives sur les écosystèmes.

Ce que dit la comparaison morts par TWh

La métrique qui permet de comparer objectivement les sources d’énergie est le nombre de morts par TWh produit, accidents et pollution confondus. C’est une métrique glaçante, mais objective. Elle a été établie par Markandya et Wilkinson dans The Lancet en 2007, complétée par Sovacool et al. en 2016, et agrégée par Our World in Data 30 :

Source Morts par TWh
Charbon 24,6
Pétrole 18,4
Biomasse 4,6
Gaz naturel 2,8
Hydroélectricité      0,02
Éolien 0,04
Solaire PV 0,02
Nucléaire 0,07

Ces chiffres intègrent Tchernobyl et Fukushima. Pour le nucléaire, Our World in Data retient 433 morts pour Tchernobyl (décès directs + cancers thyroïdiens mortels confirmés selon l’UNSCEAR) et 2 314 pour Fukushima (décès liés à l’évacuation). Ce sont des chiffres intermédiaires : plus élevés que le bilan UNSCEAR strict (<60 décès directs pour Tchernobyl), mais bien inférieurs aux projections hautes du CIRC (16 000 cancers d’ici 2065). Même avec les deux accidents majeurs de l’histoire nucléaire civile, le nucléaire est des centaines de fois moins mortel que le charbon par unité d’énergie produite.

Une précision méthodologique importante : les chiffres pour les fossiles sont basés sur des centrales européennes avec des normes antipollution strictes. Ils sous-estiment donc la mortalité réelle mondiale, probablement d’un facteur 4 à 9 30. En Chine, en Inde, en Indonésie, les centrales à charbon tuent davantage.

L’angle mort : ce que Tchernobyl cache

Pendant que le monde parlait de Three Miles Island en 1979 et de Tchernobyl en 1986, une autre catastrophe nucléaire se déroulait dans le silence, non pas dans une centrale civile, mais dans une usine militaire soviétique.

Kyshtym/Mayak (Oural, URSS, 1957, INES 6) : explosion d’un réservoir de déchets radioactifs liquides hautement actifs à l’usine Mayak (le « Phare »), complexe militaire de production de plutonium pour l’arsenal soviétique. Entre 70 et 80 tonnes de déchets radioactifs ont été dispersées sur une zone de 23 000 km², contaminant durablement le bassin de la rivière Techa. Environ 270 000 personnes ont été exposées ; 23 villages ont été évacués. Le lac Karachay, où des déchets liquides avaient été déversés directement depuis les années 1950, est considéré comme l’un des sites les plus contaminés de la planète : une heure d’exposition sur ses berges suffisait à recevoir une dose létale dans les années 1990 31.

L’accident a été tenu secret par l’URSS pendant des décennies. Il n’a été reconnu officiellement qu’en 1989. Il n’apparaît dans aucun manuel scolaire occidental, alors que TMI (sans mort, sans contamination significative) est enseigné comme symbole du danger nucléaire.

Ce n’est pas une coïncidence : c’est le mécanisme de Slovic à l’œuvre. TMI a eu lieu en Pennsylvanie, devant les caméras américaines, pendant la sortie du film The China Syndrome. Mayak a eu lieu dans un pays opaque, sans journalistes, sans cinéma. La visibilité d’un accident n’est pas proportionnelle à sa gravité, et notre mémoire collective du nucléaire est construite sur des événements visibles, pas sur des données.

Le pendant industriel : ce qu’on n’appelle pas « catastrophe »

Pour compléter le tableau, il faut regarder ce que produit l’industrie des énergies fossiles quand elle accidente, des accidents qui ne génèrent pas de zones d’exclusion, ne figurent pas dans les classements INES, et disparaissent rapidement des mémoires.

Feyzin (France, 1966) : 18 morts, 84 blessés, dégâts jusqu’à 25 km. Première grande catastrophe industrielle française 32.

San Juanico (Mexique, 1984) : explosion d’installations de gaz liquéfié, 452 morts, 4 248 blessés, 31 000 sans-abri.

Bhopal (Inde, 1984) : fuite de méthylisocyanate dans l’usine Union Carbide. Entre 3 500 et 25 000 morts selon les sources, 350 000 victimes à des degrés divers. Le site n’a jamais été dépollué. Les nappes phréatiques locales sont encore contaminées quarante ans plus tard. L’ancien PDG de Union Carbide n’a jamais été jugé 33.

AZF Toulouse (France, 2001) : explosion d’un stock de nitrate d’ammonium, 31 morts, 2 500 blessés graves, un quartier entier anéanti.

Ces accidents n’ont pas généré de mouvement mondial pour interdire l’industrie chimique ou les hydrocarbures. Bhopal a tué en quelques heures plus de personnes que l’ensemble des accidents nucléaires civils de l’histoire. Son site reste contaminé sans provision financière, sans calendrier de dépollution, sans Cigéo chimique.

Le signal le plus inquiétant : le charbon bat des records

En 2024, la demande mondiale de charbon a atteint un record historique de 8 805 millions de tonnes, selon le rapport annuel de l’AIE publié en décembre 2025. Ce record coïncide avec 2024, première année au-delà du seuil de 1,5 °C de réchauffement par rapport à la période préindustrielle. La demande est portée par l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam, du fait de leur croissance démographique et économique.

Le charbon tue 24,6 personnes par TWh, 350 fois plus que le nucléaire. Il émet 820 g de CO₂ par kWh, 100 fois plus que le nucléaire. Et l’humanité n’en a jamais brûlé autant qu’aujourd’hui.

C’est là le vrai signal psychologique de notre époque : nous avons collectivement une peur intense d’une technologie qui tue moins de 0,1 personne par TWh (dans des circonstances particulières), et une indifférence quasi totale envers une autre qui en tue 350 fois plus, en direct, silencieusement, à raison de plusieurs millions de personnes par an selon l’OMS 19. C’est le biais de Slovic à l’échelle planétaire, avec des conséquences bien réelles.

Le graphique ci-dessous replace le débat nucléaire dans sa proportion réelle. Le nucléaire mondial produit environ 2 700 TWh d’électricité par an. Le charbon seul représente 30 fois ce volume, et son niveau n’a jamais été aussi élevé qu’en 2024. C’est là que se trouve l’urgence climatique réelle.

Échelle logarithmique — chaque graduation représente une multiplication par 10.
Fossiles : consommation mondiale toutes utilisations (TWh équivalent) - Nucléaire : production électrique mondiale (TWh).
Sources : BP Statistical Review of World Energy 2024 ; Our World in Data ; AIE.


6. « Le nucléaire civil ouvre la voie au militaire »

C’est l’argument de la prolifération. Il mérite d’être traité avec sérieux, car il n’est pas entièrement faux, et il est souvent caricaturé dans les deux sens.

Ce qui est vrai

Le lien entre nucléaire civil et militaire existe historiquement. Les premières centrales civiles ont été développées à partir de programmes militaires. Le retraitement des combustibles usés produit du plutonium, une matière qui peut théoriquement servir à fabriquer une bombe. Les techniques d’enrichissement de l’uranium développées pour le combustible civil peuvent être détournées pour produire de l’uranium très enrichi à usage militaire.

Ces liens ne sont pas imaginaires.

Ce qui est inexact dans la version courante de l’argument

Le plutonium produit dans les EPR civils est impropre à un usage militaire efficace. Les réacteurs à eau pressurisée fonctionnent avec un combustible exposé pendant trois à quatre ans avant rechargement. À cette durée d’irradiation, le plutonium accumulé contient une forte proportion de plutonium 240, un isotope qui se fissionne spontanément de façon imprévisible, rendant la conception d’une arme fiable extrêmement difficile. Les armées nucléaires utilisent du plutonium produit dans des réacteurs spéciaux à rechargement rapide, précisément pour éviter cette contamination isotopique 34.

Les pays qui ont développé l’arme nucléaire (États-Unis, URSS, Royaume-Uni, France, Chine, puis Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord) l’ont tous fait via des voies militaires directes, pas en dérivant des programmes civils existants. L’Iran, le cas contemporain le plus souvent cité, a développé ses capacités d’enrichissement dans le cadre d’un programme officiellement civil mais dont les objectifs militaires probables ont conduit à son placement sous régime de sanctions et d’inspections renforcées de l’AIEA 35.

Le régime international de contrôle

Le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP, signé 1968, entré en vigueur en 1970) oblige les États non nucléaires signataires à placer leurs installations civiles sous les garanties (safeguards) de l’AIEA : inspections régulières, comptabilité matière, caméras de surveillance. 191 États sont parties au TNP. Les trois États non signataires (Inde, Pakistan, Israël) possèdent déjà l’arme nucléaire. La Corée du Nord s’en est retirée en 2003.

Ce système est imparfait : l’Iran et l’Iraq des années 1980 en ont exploité les lacunes. Mais il constitue la raison pour laquelle le nucléaire civil s’est développé dans 31 pays sans multiplication correspondante des arsenaux militaires. La corrélation entre nucléaire civil et nucléaire militaire, si elle avait été systématique, aurait conduit à des dizaines d’États armés. Ce n’est pas ce qui s’est passé 36.

La question des stocks de plutonium civil

Les stocks mondiaux de plutonium civil séparé s’élèvent à environ 379 tonnes (IPFM, fin 2024), dont 117 tonnes au Royaume-Uni et 114 tonnes en France 37. Ces volumes, accumulés par le retraitement des combustibles usés, constituent un enjeu de sécurité nucléaire réel, non pas parce que ce plutonium irait directement dans des bombes, mais parce qu’il existe un risque de détournement ou de vol qui exige une sécurisation permanente.

C’est une contrainte à gérer, pas une condamnation du nucléaire civil. La surgénération et les réacteurs à neutrons rapides peuvent « brûler » ce plutonium comme combustible, transformant ainsi un passif sécuritaire en ressource énergétique. C’est précisément l’un des arguments en faveur des réacteurs de quatrième génération.


7. « Le nucléaire sera trop lent pour le climat »

C’est l’argument temporel, et c’est probablement le plus pertinent des sept. Il mérite une réponse nuancée.

La partie vraie

Un EPR2 mis en chantier aujourd’hui en France ne produira pas un seul électron avant 2038 au plus tôt. Les six premiers sont attendus entre 2038 et 2048. Sur la décennie critique 2025-2035, pendant laquelle les émissions doivent baisser de façon drastique selon les scénarios compatibles avec 2 °C, le nouveau nucléaire français ne contribuera pas.

C’est un fait, et il serait malhonnête de le minimiser.

Ce que l’argument oublie

L’argument oublie ce qui existe déjà. La France dispose de 63 GW de puissance nucléaire installée, produisant 361 TWh en 2024 à 6 g de CO₂ par kWh. C’est l’un des parcs électriques les plus décarbonés du monde, en activité, maintenant. Le prolonger jusqu’à 60 ans coûte 51 €/MWh, moins cher que presque toute alternative comparable. Fermer ce parc prématurément pour le remplacer par du gaz ou du charbon serait une catastrophe climatique immédiate, pas une vertu.

L’Allemagne l’a fait : elle a fermé ses derniers réacteurs en avril 2023, au moment précis où elle brûlait du charbon en urgence pour compenser le gaz russe récemment coupé. Ses émissions électriques en 2023 étaient de 385 g CO₂/kWh, soixante fois plus que celles de la France 38.

La question de résilience

L’argument temporel contient une hypothèse implicite : que les ENR déployées massivement suffiront à assurer la transition. Cette hypothèse mérite d’être questionnée, non pour rejeter les ENR, mais pour mesurer l’enjeu du plan B.

Les ENR solaires et éoliennes sont rapides à déployer et bon marché à produire. Elles ne peuvent pas, seules, assurer une alimentation électrique stable sans stockage massif. Or le stockage à grande échelle et longue durée reste un problème non résolu à l’échelle requise. Hydrogène, batteries lithium, pompage-turbinage : chaque solution a des contraintes physiques, économiques ou géographiques qui limitent son déploiement rapide 1.

Le vrai risque n’est donc pas de miser sur le nucléaire. C’est de n’avoir pas de plan B si le scénario ENR-seules prend du retard, ce qui s’est produit dans presque tous les pays qui l’ont tenté à grande vitesse. La diversification entre nucléaire et ENR n’est pas une hésitation stratégique : c’est une assurance contre les aléas d’un système énergétique complexe.


Conclusion : le pacte et ses clauses

Alvin Weinberg avait raison. Le nucléaire est un pacte faustien. Mais comme tous les pactes, il faut lire les clauses.

Le parc existant est un actif climatique considérable. Le fermer prématurément serait une erreur que plusieurs décennies d’émissions de CO₂ supplémentaires ne permettraient pas de rattraper. Le prolonger jusqu’à 60 ans, avec les investissements nécessaires et la rigueur que cela exige, est la décision la plus cohérente avec les objectifs climatiques à court terme.

Le nouveau nucléaire (EPR2, SMR, réacteurs rapides) est nécessaire pour l’horizon 2040-2060, mais incertain dans ses délais et ses coûts. Il faut le lancer maintenant précisément parce qu’il est lent, pas en dépit de cette lenteur.

Les déchets ont une solution en cours de construction, coûteuse mais transparente, sous supervision publique. Les accidents ont un bilan réel, documenté, qui place le nucléaire parmi les sources d’énergie les moins meurtrières par unité produite, un fait que notre architecture cognitive nous empêche d’intégrer facilement.

La prolifération est une contrainte réelle qui exige vigilance et institutions robustes, mais pas une raison d’abandon.

Et la comparaison honnête n’est pas entre le nucléaire idéal et les ENR idéales. C’est entre des systèmes complets, avec leurs déchets, leurs risques, leurs coûts, leurs délais et leur pertinence. À cette aune, la diversification (nucléaire existant maintenu, nouveau nucléaire lancé, ENR déployées massivement, sobriété encouragée) est plus robuste que n’importe quel scénario mono-technologique.

La thermodynamique a toujours le dernier mot. Et elle ne fait pas de politique.


Notes et sources


  1. Voir l’article « Nucléaire 2.0 : ce que les chiffres disent vraiment » sur ce blog. ↩︎ ↩︎

  2. Cour des comptes, La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants, janvier 2025. ccomptes.fr↩︎

  3. RTE, Bilan électrique 2024, janvier 2025. Prix spot moyen français 2024 : 58 €/MWh (contre 97 €/MWh en 2023 et 276 €/MWh en 2022). Versement Nucléaire Universel (VNU, remplace l’ARENH depuis janvier 2026) : prix cible ~70 €/MWh sur 15 ans. ↩︎

  4. SFEN, Programme EPR2 : un plafond à 72,8 milliards d’euros, décembre 2025. sfen.org↩︎ ↩︎

  5. World Nuclear Association, South Korea’s Nuclear Fuel Cycle. Les réacteurs APR-1400 construits aux Émirats arabes unis (Barakah) ont été livrés en 5 à 6 ans par le consortium KEPCO pour un coût ~6,4 milliards de dollars l’unité, environ deux fois moins que les réacteurs européens récents. ↩︎

  6. RTE, Futurs énergétiques 2050, édition révisée 2023. Seuil critique d’ENR intermittentes estimé à ~40 % du mix pour une gestion de réseau sans stockage massif. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  7. Cour des comptes, La maintenance du parc électronucléaire d’EDF en France, novembre 2025. Grand Carénage : 100,8 Mds€ entre 2014 et 2035 ; coût de prolongation estimé à 51 €/MWh. ↩︎ ↩︎

  8. CRE (Commission de Régulation de l’Énergie). La contribution au service public de l’énergie (CSPE, intégrée dans l’accise sur l’électricité) finance les surcoûts de rachat de l’électricité ENR et la cogénération. Évolution : 1 €/MWh (2022, pendant le bouclier tarifaire) → 21 €/MWh (2024) → 33,7 €/MWh (2025). Charges totales CSPE 2025 : 8,9 Mds€ selon la CRE. ↩︎

  9. Autorité de Sûreté Nucléaire (désormais ASNR). Les réexamens périodiques de sûreté (RPS) sont décrits dans le code de l’environnement, article L593-18. Aucune limite d’âge légale n’existe pour les réacteurs français : chaque autorisation de poursuite d’exploitation est délivrée individuellement après RPS. ↩︎

  10. RTE, Bilan électrique 2024, janvier 2025. Production nucléaire 2022 : 279 TWh (creux historique dû à la crise de corrosion sous contrainte) ; 2024 : 361 TWh. ↩︎ ↩︎

  11. L’Allemagne est devenue importatrice nette d’électricité à partir de 2023, et le reste en 2024 et 2025, avec un solde net de l’ordre de 20 à 25 TWh par an, ce qui place le pays comme le 2ᵉ importateur net d’Europe derrière l’Italie. Ce volume représente de 5 à 6% de la consommation totale du pays (environ 462 TWh en 2024, selon le Fraunhofer ISE). En 2024, la France a eu un solde net bilatéral de +23,5 TWh vers l’Allemagne, calculé à partir des échanges horaires (source : RTE - Analyse et données), ce qui fait de la France le premier fournisseur du pays avec le Danemark. Du point de vue allemand, Fraunhofer évalue le solde net global d’importations de l’Allemagne à 24,9 TWh en 2024, dont une part équivalente à 12,9 TWh attribuée à la France (attention : ce dernier chiffre ne mesure pas un flux physique supplémentaire, mais la part comptable de la France dans le déficit électrique allemand, calculée à partir d’une ventilation méthodologique qui tient compte des transits et réexportations dans un système européen fortement interconnecté). Quant à l’Italie, elle est le premier importateur net d’électricité en Europe, avec un solde net d’environ 51 TWh (54,6 TWh importés contre 3,3 TWh exportés) en 2023. La France est encore une fois son premier fournisseur, avec environ 22–24 TWh/an. La Suisse fournit à peu près le même volume. Ces importations couvrent environ 16–17% de la consommation électrique italienne. Pour finir, en 2024, la France a été exportatrice nette 98 % du temps, avec un total de 101,3 TWh d’électricité exportés vers l’ensemble de ses voisins, contre 12,3 TWh importés, principalement depuis l’Espagne, l’Allemagne et la Belgique. Les interconnexions européennes constituent donc pour la France un débouché pour ses excédents, non une garantie pour la stabilité de son réseau. ↩︎

  12. Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), Inventaire national des matières et déchets radioactifs, édition 2024. andra.fr. Volume total de déchets radioactifs français : 1,64 Mm³ ; déchets HA + MA-VL : ~3 % en volume, ~99 % de la radioactivité totale. ↩︎ ↩︎

  13. Andra, dossier de demande d’autorisation de création (DAC) de Cigéo, déposé janvier 2023. Volume prévu : 83 000 m³ (73 000 m³ MA-VL + 10 000 m³ HA). Profondeur : ~500 m dans une couche argileuse (Callovo-Oxfordien). cigeo.com↩︎

  14. AIE (Agence internationale de l’énergie), Special Report on Solar PV, 2023. Estimation des déchets PV mondiaux : 78 millions de tonnes d’ici 2050. ↩︎

  15. Posiva Oy (opérateur du site Onkalo, Finlande). Mise en service 2025. Site à Olkiluoto, dans le granite précambrien à 400-450 m de profondeur. Premier site de stockage géologique profond opérationnel au monde. posiva.fi↩︎

  16. ASNR, Avis technique de synthèse sur la demande d’autorisation de création de Cigéo, 4 décembre 2025. Sûreté jugée « satisfaisante en l’état » ; points de vigilance identifiés : déchets bitumineux (inflammabilité), gaz générés dans les alvéoles, comportement du massif argileux à long terme. asnr.fr↩︎

  17. Andra, Réévaluation du coût de Cigéo, mai 2025. Fourchette actualisée : 26,1 à 37,5 Mds€ valeur 2024, contre 25 Mds€ précédemment. Inflation incluse : 32,8 à 45,3 Mds€. Financement assuré par EDF, Orano et CEA via provisions obligatoires. ↩︎

  18. Slovic, P. (1987). Perception of risk. Science, 236(4799), 280-285. Article fondateur du paradigme psychométrique en psychologie du risque. DOI: 10.1126/science.3563507. ↩︎

  19. OMS, Ambient (outdoor) air quality and health, communiqué 2022. 7 millions de décès annuels liés à la pollution de l’air, dont une large part attribuable à la combustion du charbon et des hydrocarbures pour la production d’électricité. ↩︎ ↩︎

  20. Hammitt, J., cité in Psychologie nucléaire, Agence Science-Presse, 29 mars 2011. sciencepresse.qc.ca↩︎

  21. Three Mile Island (Pennsylvanie, 28 mars 1979), INES 5. Fusion partielle du cœur du réacteur TMI-2. Zéro mort, rejets radioactifs minimes. Études épidémiologiques de Columbia University (2002) et de l’État de Pennsylvanie : aucune augmentation statistiquement significative de cancers dans la population exposée. ↩︎

  22. Windscale (Cumberland, Royaume-Uni, 10 octobre 1957), INES 5. Incendie du réacteur militaire Pile 1. Estimation de 100 à 240 cancers supplémentaires : Arnold, L. (1992), Windscale 1957: Anatomy of a Nuclear Accident. Palgrave Macmillan. ↩︎

  23. INSAG-7 (International Nuclear Safety Advisory Group), The Chernobyl Accident: Updating of INSAG-1, AIEA, 1992. Causes : coefficient de vide positif du réacteur RBMK (défaut de conception) + essai conduit hors des procédures + culture de sécurité soviétique défaillante. ↩︎

  24. UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation), Sources and Effects of Ionizing Radiation, rapport 2008. 31 décès directs (syndrome d’irradiation aiguë) ; 6 000 cancers thyroïdiens chez les enfants exposés, dont la grande majorité guéris ; moins de 60 décès directement attribuables aux radiations à ce jour. ↩︎

  25. CIRC/IARC (Centre International de Recherche sur le Cancer), Cardis et al. (2006). Cancer consequences of the Chernobyl accident: 20 years on. Journal of Radiological Protection, 26(2), 127-140. Estimation de ~16 000 décès supplémentaires par cancer d’ici 2065. ↩︎

  26. SFEN, Fukushima 10 ans après, mars 2021. sfen.org. Les réacteurs 1, 2 et 3 étaient en service lors du séisme et ont subi une fusion totale de cœur. Les réacteurs 4, 5 et 6 étaient à l’arrêt pour maintenance. Le réacteur 4 a subi une perte de refroidissement de sa piscine de désactivation (combustible usé entreposé), avec risques de surchauffe, mais sans fusion de cœur proprement dite. ↩︎

  27. Government of Japan, Report of the Japanese Government to the IAEA Ministerial Conference on Nuclear Safety, 2011. Zéro mort direct par radiation ; un décès lié aux radiations reconnu en 2018 (travailleur du site). Décès liés à l’évacuation : estimation de 2 200 selon les études japonaises (Fukushima Medical University et al., 2014-2018). ↩︎

  28. Deryabina, T.G. et al. (2015). Long-term census data reveal abundant wildlife populations at Chernobyl. Current Biology, 25(19), R824-R826. Projet TREE (Transfer, Exposure and Effects). Caméras infrarouges documentant loups, sangliers, élans, lynx, chevaux de Przewalski dans la zone d’exclusion. ↩︎

  29. Mousseau, T.A. & Møller, A.P. (2014). Genetic and Ecological Studies of Animals in Chernobyl and Fukushima. Journal of Heredity, 105(5), 704-709. Nuances sur les effets à long terme sur la reproduction et la longévité des petits animaux résidents. ↩︎

  30. Our World in Data, Death rates from energy production per TWh, basé sur Markandya, A. & Wilkinson, P. (2007). Electricity generation and health. The Lancet, 370(9591), 979-990 ; et Sovacool, B.K. et al. (2016). Balancing safety with sustainability. Journal of Cleaner Production, 112, 3952-3965. ourworldindata.org/safest-sources-of-energy↩︎ ↩︎

  31. Cochran, T.B. & McKinzie, M.G. (1997). Eliminating Nuclear Warheads. NRDC Nuclear Program. Kyshtym/Mayak : 29 septembre 1957, INES 6. 70-80 tonnes de déchets hautement radioactifs dispersées sur 23 000 km². Secret d’État soviétique jusqu’en 1989. Lac Karachay : l’un des sites les plus contaminés au monde. IRSN↩︎

  32. Catastrophe de la raffinerie de Feyzin, 4 janvier 1966. 18 morts dont 11 pompiers, 84 blessés. Explosion en chaîne de sphères de propane lors d’une opération de maintenance. Qualifiée de « première catastrophe industrielle moderne » française. Wikipédia ; Ministère de l’Environnement, compte rendu d’accident. ↩︎

  33. Bhopal (Inde, 3 décembre 1984). Fuite de méthylisocyanate (MIC), usine Union Carbide. 3 500 morts officiels, estimations associatives jusqu’à 25 000, 350 000 victimes. Site toujours non dépollué en 2026. Universalis↩︎

  34. AIEA, Nuclear Security Series n°14, 2012. Le plutonium de qualité réacteur (reactor-grade Pu) contient typiquement 20-25 % de Pu-240, rendant sa militarisation techniquement très difficile. Le plutonium de qualité militaire contient moins de 7 % de Pu-240, obtenu par irradiation courte dans des réacteurs dédiés. ↩︎

  35. AIEA, rapports du Directeur Général sur l’Iran, 2003-2025. Protocole additionnel signé 2003, suspendu 2006. Accord JCPOA 2015, suspendu par les États-Unis 2018. Enrichissement à 60 % documenté par l’AIEA depuis 2021, en deçà des ~90 % requis pour une arme mais au-delà des besoins civils. ↩︎

  36. TNP (Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires), signé 1968, entré en vigueur 1970. 191 États parties. Safeguards AIEA : accord de garanties INFCIRC/153, inspections régulières, comptabilité matière. Trois États non signataires : Inde, Pakistan, Israël. ↩︎

  37. IPFM (International Panel on Fissile Materials), Global Fissile Material Report 2024. Plutonium civil séparé mondial : ~379 t. RU : ~117 t ; France : ~114 t ; Russie : ~65 t ; Japon : ~44 t. ↩︎

  38. Electricity Maps, données 2023. Mix électrique allemand 2023 : ~385 g CO₂/kWh ; mix électrique français 2023 : ~56 g CO₂/kWh. ↩︎