“For a successful technology, reality must take precedence over public relations, for nature cannot be fooled.”
« Pour qu’une technologie réussisse, la réalité doit primer sur les relations publiques, car on ne peut pas tromper la nature. »
— Richard P. Feynman, commission Rogers sur l’accident de la navette Challenger, 1986
Dans le débat sur l’énergie, peu de sujets suscitent autant de passion que le nucléaire. D’un côté, ses partisans y voient la seule source décarbonée capable de fournir de l’électricité en grande quantité et en continu durant des décennies. De l’autre, ses détracteurs insistent sur les risques, les coûts et les déchets. Les deux camps ont partiellement raison, et c’est précisément là que les ordres de grandeur deviennent indispensables.
Cet article ne tranche pas le débat politique. Il vise à poser quelques faits physiques et économiques souvent absents des discussions : combien ça coûte vraiment, combien de temps ça prend à construire, quelles technologies seront disponibles quand et pour quoi faire. La question des déchets et les réponses aux principales critiques font l’objet d’un article séparé 1.
La double contrainte temporelle
La France produit aujourd’hui environ 500 TWh d’électricité par an, dont les trois quarts sont d’origine nucléaire 2. Ce parc vieillissant (âge moyen 40 ans au 1ᵉʳ janvier 2025) devra être partiellement renouvelé dans les deux prochaines décennies. Parallèlement, si l’électrification des usages progresse (transports, chauffage, industrie, data centers), la consommation électrique pourrait atteindre 700 à 1 000 TWh par an d’ici 2050 selon les scénarios de RTE 3.
Cette double contrainte (renouveler l’existant et augmenter la capacité) définit l’enjeu. La question n’est pas « nucléaire ou renouvelables ? » mais : quelles technologies peuvent être déployées à quelle échelle, dans quel délai, et à quel coût ?
L’EPR2 : le grand réacteur standardisé
L’EPR (« European Pressurized Reactor ») est un réacteur à eau pressurisée de troisième génération, d’une puissance de 1 650 MW par unité. L’EPR2 en est une version améliorée et standardisée, conçue pour corriger les défauts de conception qui ont plombé le chantier de Flamanville.
Les chiffres de Flamanville
Le réacteur de Flamanville, après 17 ans de construction, a été connecté au réseau en décembre 2024. La Cour des comptes a établi dans son rapport de janvier 2025 son coût total à 23,7 milliards d’euros (valeur 2023), contre un devis initial de 3,3 milliards : un facteur sept 4. La Cour calcule que ce réacteur ne pourrait atteindre une rentabilité de 2 % que pour un prix de vente supérieur à 122 €/MWh (valeur 2023).
Ces chiffres méritent une lecture précise. Les difficultés de Flamanville sont en grande partie la conséquence d’une rupture de compétence industrielle : la France n’avait pas construit de réacteur depuis quinze ans, et les chaînes d’approvisionnement s’étaient atrophiées. L’expérience mesure surtout le coût d’une tête de série construite après une longue interruption, pas le coût d’une filière en activité continue.
L’EPR2 : une trajectoire déjà en dérapage
La décision de lancer six EPR2 repose sur la logique de série : les premiers seront les plus chers, les suivants bénéficieront d’effets d’apprentissage. En théorie.
En pratique, les chiffres évoluent vite et dans une seule direction :
| Date | Coût des 6 premiers EPR2 | Base |
|---|---|---|
| 2022 (annonce Belfort) | 51,7 Mds€ | €2020 |
| Juin 2023 | 67,4 Mds€ | €2020 (+30 %) |
| Décembre 2025 | 72,8 Mds€ | €2020 (+41 %) |
| Idem en euros 2025 | ~85 Mds€ | - |
Source : EDF, Cour des comptes 4, SFEN 5.
La Cour des comptes, en intégrant les coûts de financement (EDF reste très fortement endetté), évoque un coût total susceptible de dépasser 100 milliards d’euros. EDF présente le chiffre de 72,8 Mds€ comme un plafond avec provisions, et table sur une réduction de 30 % du coût unitaire entre le premier et le dernier réacteur grâce aux effets de série. Ce pari est cohérent industriellement : la Corée du Sud a montré qu’un constructeur en activité continue peut tenir des délais de 5 à 6 ans pour un coût deux fois inférieur aux réacteurs européens récents. Cela demeure tout de même un pari.
La contrainte temporelle
La mise en service de la première paire d’EPR2 à Penly est désormais attendue vers 2038, les suivantes tous les 12 à 18 mois. La décision finale d’investissement, suspendue à l’accord de la Commission européenne sur le mécanisme de soutien de l’État, est espérée fin 2026 5.
C’est trop tard pour la décennie critique 2025-2035, mais potentiellement décisif pour la suivante. L’EPR2 reste l’outil le plus puissant pour assurer la production de base à l’horizon 2040-2060, à condition que la décision soit prise rapidement et le financement sécurisé sur vingt ans au moins.
Les SMR : la modularité comme réponse aux délais
Les Small Modular Reactors, réacteurs modulaires entre 10 et 300 MW, sont présentés comme une alternative plus rapide et plus flexible. L’idée centrale est de construire des réacteurs en usine, à la manière de l’aéronautique, et de les assembler sur site.
L’argument physique
Un réacteur plus petit est intrinsèquement plus sûr : les densités de puissance réduites permettent des systèmes de refroidissement passifs. Le risque de fusion du cœur est quasi inexistant dans les designs les plus récents.
L’argument économique et ses limites
En 2021, le projet NuScale/UAMPS estimait son coût levelisé à 55 $/MWh. En janvier 2023, NuScale révisait à 89 $/MWh (+62 %), le coût de construction total passant de 5,3 à 9,3 milliards de dollars. En novembre 2023, le projet était annulé 6, faute d’acheteurs.
La leçon n’est pas que les SMR sont condamnés. C’est que leur compétitivité est conditionnelle : les économies d’échelle ne se matérialisent que si des dizaines d’unités sont commandées simultanément. Un seul SMR de 77 MW produit une électricité plus chère qu’un réacteur de 1 650 MW (quand bien même la construction de ce dernier connaîtrait des dérapages). Le modèle économique exige une mise à l’échelle coordonnée que le marché n’assure pas spontanément.
Quelques projets avancent dans des conditions plus favorables : Holtec et TerraPower aux États-Unis, EDF avec le Nuward en France (prototype vers 2035) 7. La fenêtre réaliste pour une première flotte commerciale se situe entre 2030 et 2040.
Jimmy : le SMR industriel de chaleur
Un angle moins connu mais très instructif : la start-up française Jimmy Energy développe depuis 2020 un micro-réacteur graphite-gaz de type HTR (High Temperature Reactor) non pas pour produire de l’électricité, mais de la chaleur industrielle décarbonée à 450-550 °C, pour remplacer les chaudières à gaz des industriels de la chimie, de l’agroalimentaire et du papier 8.
La technologie est éprouvée (HTR en service en Chine et au Japon depuis les années 1990). Jimmy a déposé en 2024 la première demande d’autorisation de construction d’un petit réacteur privé auprès de l’ASNR, pour une installation chez le sucrier Cristal Union à Bazancourt (Marne). En mars 2026, elle lève 80 millions d’euros : 40 M€ publics (France 2030 phase 2) et 40 M€ privés 9.
L’histoire est instructive à plus d’un titre. En 2024, confrontée à une hausse de 20-30 % des coûts de sa supply chain et à la baisse du prix du gaz (30-35 €/MWh) et à la stagnation du prix du carbone (60-70 €/t), Jimmy a dû réviser son design : la puissance du module de base est passée de 10 à 60 MW pour rester compétitive. Le premier réacteur est prévu à l’horizon du début des années 2030, et non plus 2026 comme initialement annoncé 10.
C’est un cas d’école : même une technologie éprouvée, même une équipe sérieuse, même un financement public, se heurtent à la réalité d’un prix du carbone trop bas pour rendre la décarbonation industrielle économiquement rationnelle sans contrainte réglementaire. La meilleure ingénierie ne suffit pas si le signal-prix est absent.
Les réacteurs à neutrons rapides : brûler les déchets, multiplier le combustible
Les réacteurs à neutrons rapides (RNR, ou Fast Reactors) appartiennent à la quatrième génération. Au lieu de modérer les neutrons, ils les utilisent à haute énergie, ce qui leur permet deux choses remarquables : « brûler » les actinides à vie longue, et régénérer du combustible (un réacteur rapide peut produire plus de matière fissile qu’il n’en consomme, en transmutant l’uranium 238, abondant, en plutonium 239, fissile).
Un réacteur rapide en cycle fermé peut multiplier par 60 à 100 la quantité d’énergie extraite d’une même quantité d’uranium, et réduire d’un facteur 10 le volume de déchets à haute activité à vie longue.
Le sodium : contrainte réelle
Le caloporteur sodium liquide est excellent thermiquement mais s’enflamme au contact de l’eau et réagit à l’air. Cette propriété impose une architecture complexe et une rigueur opérationnelle élevée.
La Russie exploite des réacteurs de ce type depuis les années 1980 : le BN-800 fonctionne à Beloyarsk, et le BN-1200 est en construction 11. La Chine exploite le CFR-600 depuis 2023. En France, Superphénix a fonctionné entre 1985 et 1998 avant d’être fermé pour des raisons politiques autant que techniques. Sa fermeture reste l’une des décisions industrielles les plus discutables de la politique énergétique française : il est avéré que la technologie était viable 12.
La start-up française Newcleo développe un réacteur à plomb liquide (LFR), variante des RNR avec un caloporteur plus stable que le sodium, visant la mise en service d’un démonstrateur vers 2030 13.
Le thorium : une piste sérieuse, un horizon lointain
Le thorium peut servir de combustible dans certains types de réacteurs (MSR à sels fondus, AHWR). Ses avantages théoriques sont réels : abondance (3 à 4 fois plus que l’uranium), déchets moins problématiques, difficulté de produire du plutonium militaire. L’Inde conduit depuis plusieurs décennies un programme ambitieux sur réacteurs à eau lourde (AHWR), motivé par ses grandes réserves de thorium.
En pratique, aucun réacteur commercial au thorium n’est en service en 2026. La technologie est réelle, le retour d’expérience industriel reste limité. L’horizon crédible pour une première flotte commerciale est 2040-2050 au mieux. La start-up française Stellaria (anciennement ThoriumX) et la canadienne Terrestrial Energy travaillent sur des designs à sels fondus intégrant du thorium. À surveiller, sans en attendre de miracle à court terme.
La fusion : l’horizon qui recule moins vite
La fusion nucléaire (la réaction qui alimente le Soleil) fait briller les yeux depuis soixante-dix ans. Les progrès récents sont réels : le National Ignition Facility américain a obtenu un gain d’énergie net en décembre 2022, et plusieurs startups (Commonwealth Fusion, TAE Technologies) ont levé plusieurs centaines de millions de dollars 14.
Les avantages théoriques sont considérables : combustible quasi inépuisable (deutérium extrait de l’eau de mer, tritium produit par le réacteur lui-même à partir du lithium), pas de déchets à vie longue, pas de risque de fusion du cœur.
La fenêtre a légèrement bougé. Commonwealth Fusion Systems prévoit son réacteur de démonstration SPARC pour 2030-2032, et un premier réacteur commercial ARC pour 2035-2040. C’est ambitieux, probablement optimiste, mais pour la première fois, des calendriers industriels crédibles sont avancés, adossés à des financements privés sérieux (2 milliards de dollars levés à fin 2025).
Les estimations de coût levelisé inférieures à 50 $/MWh restent spéculatives : aucun réacteur de démonstration n’a encore fonctionné en continu. La fusion est une perspective enthousiasmante qui mérite d’être suivie. Mais ce n’est pas un outil pour la décennie critique.
ITER : le grand réacteur expérimental international
ITER est un réacteur à fusion thermonucléaire de grande taille construit à Cadarache (France) par un consortium de 35 pays (UE, Chine, États-Unis, Russie, Japon, Corée, Inde). Son rôle est purement expérimental : ITER ne produira pas d’électricité. Il vise à démontrer qu’un plasma peut produire dix fois plus d’énergie qu’il n’en consomme (facteur Q ≥ 10), là où les meilleurs tokamaks actuels atteignent Q ≈ 0,67.
Selon le calendrier révisé de juin 2024, le premier plasma est attendu pour 2034, et un bilan énergétique positif pour 2039. Le budget total dépasse 22 milliards de dollars. En début 2026, quatre des neuf modules de la chambre à vide sont installés. ITER est souvent présenté comme un projet en retard et sur-budgété, ce qui est exact. Il demeure la seule démonstration de faisabilité physique à grande échelle jamais tentée pour la fusion magnétique confinée. DEMO, le réacteur suivant destiné à produire de l’électricité, ne pourra être mis en service avant 2050 au plus tôt.
Source : ITER Organization, calendrier révisé juin 2024.
Technologies émergentes : quatre familles à suivre
Au-delà des filières déjà décrites, plusieurs architectures de réacteurs progressent en 2026 vers la démonstration industrielle. Elles partagent un objectif commun : améliorer soit la sécurité, soit l’efficacité du combustible, soit les deux.
MSR - réacteurs à sels fondus
Les Molten Salt Reactors utilisent le sel fondu à la fois comme caloporteur et comme matrice du combustible (uranium ou thorium dissous). L’avantage fondamental : le sel fondu est à pression atmosphérique (contrairement à l’eau sous pression des EPR), ce qui élimine le risque d’explosion de vapeur et permet un arrêt passif automatique : si la température monte trop, le sel se dilate et la réaction ralentit physiquement 15.
Les MSR peuvent brûler des actinides issus des déchets existants et fonctionner au thorium. LCOE estimé : 50-80 $/MWh à maturité, comparable aux SFR.
Deux projets avancés en 2026 : Terrestrial Energy (Canada, réacteur IMSR de 195 MW, démonstrateur visé dans les années 2030) et Stellaria (France, anciennement ThoriumX), qui a signé une lettre d’intention avec le gestionnaire de data centers Equinix. Signe que la demande en énergie pilotable bas-carbone pour l’IA commence à financer directement des projets nucléaires innovants 16. Horizon commercial crédible : 2035-2040.
HTGR/VHTR - réacteurs à haute température
Les réacteurs à gaz à haute température (High Temperature Gas-cooled Reactors) utilisent l’hélium comme caloporteur et du combustible sous forme de billes graphite-uranium (particules TRISO). L’hélium ne peut pas fondre ni exploser ; les billes TRISO résistent jusqu’à 1 600 °C ; la réaction s’arrête d’elle-même sans système actif. C’est la filière que Jimmy exploite pour la chaleur industrielle.
Un réacteur de démonstration est déjà en service commercial : le HTR-PM chinois (2 × 250 MW thermiques) à Shidaowan, connecté au réseau depuis 2023 17. C’est le seul réacteur à gaz à haute température commercial du monde. L’efficacité thermique atteint 45-50 % contre 33-35 % pour un EPR, ce qui est physiquement significatif. Horizon pour une flotte : 2030-2040.
LFR et surgénération : l’état de l’art en 2026
Les réacteurs à plomb liquide (Lead-cooled Fast Reactors) sont une variante des RNR avec un caloporteur chimiquement moins réactif que le sodium. Le BREST-OD-300 russe (300 MW) est actuellement le seul LFR au monde en construction avancée à Seversk (Sibérie), avec une criticité prévue pour 2026-2027 18.
Plus généralement, la surgénération (longtemps associée à Superphénix et à ses controverses françaises) connaît une renaissance industrielle en 2026, portée par trois pays :
- Inde : PFBR de Kalpakkam (500 MWe, caloporteur sodium, combustible MOX plutonium-uranium) : mise en service prévue 2026. Le PFBR ne brûle pas de thorium, il s’inscrit dans la stratégie indienne à trois étapes visant à terme un cycle thorium, mais cette étape-là n’est pas encore atteinte 19
- Chine : CFR-600 (600 MW sodium) : en service depuis 2023, expansion en cours
- Russie : BN-800 en service, BN-1200 en construction, BREST-OD-300 en construction 20
La surgénération produit du plutonium, ce qui soulève des questions de non-prolifération légitimes, même si les réacteurs civils opèrent sous contrôle AIEA. C’est une contrainte à gérer, pas une raison de refuser la technologie à l’heure où les stocks de plutonium issus des EPR existants s’accumulent de toute façon.
Stocks mondiaux de plutonium civil
À fin 2024, les pays déclarant à l’AIEA font état d’environ 379 tonnes de plutonium civil séparé, issu du retraitement des combustibles usés. Les principaux détenteurs sont le Royaume-Uni (~117 t), la France (~114 t, dont ~15 t de propriété étrangère), la Russie (~65 t) et le Japon (~44 t, dont ~21 t stockés en France et au RU). La Chine ne publie plus de déclaration depuis 2016. L’Iran ne dispose d’aucune installation de retraitement civil déclarée et n’est donc pas concerné par ces stocks.
Ces volumes représentent une ressource énergétique considérable pour les RNR et surgénérateurs, et simultanément un enjeu de sécurité nucléaire de premier ordre, en particulier pour les stocks britanniques dont la gestion à long terme n’est pas résolue.
Source : International Panel on Fissile Materials (IPFM), Global Fissile Material Report 2024.
Le tableau de bord physique
Ramenées à quelques grandeurs comparables, les différentes technologies s’ordonnent ainsi :
| Technologie | LCOE estimé (€/MWh) | Délai construction* | Densité puissance | CO₂ (g/kWh) |
|---|---|---|---|---|
| EPR2 (6 premiers) | 90–130** | ~12 ans | Très élevée | 6–12 |
| SMR électrique | 70–100 | 5–7 ans | Élevée | 10–20 |
| RNR sodium (SFR) | 60–110*** | 8–12 ans | Élevée | <10 |
| MSR (sels fondus) | 50–80*** | 7–10 ans | Élevée | <10 |
| HTGR/HTR (chaleur + élec.) | 60–90 | 6–9 ans | Élevée | <15 |
| LFR (plomb) | 65–100*** | 8–12 ans | Élevée | <10 |
| Fusion (1ère génération) | <50 (spéculatif) | - | Très élevée | ~2–5 |
| Éolien terrestre | 50–80 | 1–2 ans | Très faible | 10–15 |
| Solaire PV | 40–70 | 6–12 mois | Faible | 40–60 |
| ENR + stockage (système) | 90–150**** | - | - | 15–30 |
* Délai de construction seule, hors procédures administratives. En France, les délais réels (instruction, recours, raccordement) atteignent 7 à 12 ans pour l’éolien terrestre et 3 à 6 ans pour le solaire PV 21. ** LCOE EPR2 : fourchette tenant compte de la dérive des coûts et des incertitudes de financement. EDF cible 70 €/MWh pour le 14ᵉ réacteur (effet de série). *** LCOE RNR/MSR/LFR : variance haute en raison du faible nombre de réacteurs commerciaux hors Russie. **** Coût système complet : ENR intermittentes + stockage longue durée + réseau renforcé, selon AIE. Sources : Cour des comptes (janvier 2025 et novembre 2025 22) ; EDF (décembre 2025 23) ; Clean Air Task Force / UAMPS (novembre 2023) ; AIE ; NREL ; RTE.
Le nucléaire (sous toutes ses formes) présente une densité de puissance absolument sans équivalent parmi les sources décarbonées. Un réacteur EPR2 de 1,65 GW occupe quelques hectares. Il faudrait 200 à 300 fois plus de surface en panneaux solaires pour produire la même quantité d’énergie annuelle, en tenant compte du facteur de charge (~25 % pour le solaire, ~85 % pour le nucléaire en base). Et sans compter le stockage, indispensable.
Une carte du monde nucléaire en 2025
Le nucléaire n’est pas en déclin mondial, il est en recomposition géographique. L’Europe hésite et ferme ; l’Asie construit massivement.
| Pays | GW installés (2025) | Technologie dominante | Perspectives 2035 |
|---|---|---|---|
| États-Unis | ~98 GW | EPR eau pressurisée / eau bouillante (GE, Westinghouse) | Stable (prolongations 60-80 ans) ; SMR TerraPower/Holtec en démarrage |
| France | ~63 GW | EPR eau pressurisée (paliers 900/1 300/1 450 MW) | ~63 GW + 1ᵉʳ EPR2 (Penly, 2038 au plus tôt) |
| Chine | ~57 GW | HPR-1000, AP-1000, CAP-1400 + CFR-600 (RNR sodium) | ~120 GW (26 réacteurs en construction en 2025) |
| Russie | ~29 GW | VVER (eau pressurisée), BN-800 (sodium) | ~35 GW + BN-1200 + BREST-OD-300 (LFR plomb) |
| Corée du Sud | ~26 GW | APR-1400 (eau pressurisée) | ~30 GW (nouveaux APR-1400 + exports) |
| Canada | ~14 GW | CANDU (eau lourde) | ~15 GW + SMR BWRX-300 (Ontario, démarrage ~2034) |
| Japon | ~14 GW (actifs) | BWR / PWR (parc partiellement à l’arrêt) | ~20 GW (redémarrages progressifs post-Fukushima) |
| Inde | ~7 GW | PHWR eau lourde + VVER importés | ~15 GW (PFBR + VVER + AHWR en développement) |
| Royaume-Uni | ~6 GW | AGR (en fin de vie) + Hinkley Point C (EPR en construction) | ~9 GW (HPC + Wylfa en discussion) |
| Finlande | ~4,4 GW | BWR + EPR (Olkiluoto 3 en service depuis 2023) | Stable |
| Pologne | 0 | - | ~3 GW (premier EPR visé ~2035-2036) |
Sources : AIEA PRIS, World Nuclear Association, RTE 24.
Deux tendances s’imposent. La Chine représente à elle seule 26 des 63 réacteurs en construction dans le monde en 2025, soit plus de 40 %. Sans la Chine, la production mondiale 2024 est inférieure de 13,6 % à son niveau de 2006 25. Et quelques pays (Pologne, Turquie, Bangladesh, Égypte, Émirats arabes unis) rejoignent le club, souvent avec l’aide russe (VVER) ou chinoise (HPR-1000).
Au-delà de l’électricité : le nucléaire s’étend
La chaleur industrielle : l’angle mort de la transition
La chaleur représente 75 % de la consommation énergétique industrielle et environ 20 % des émissions de GES françaises 8. Or la biomasse arrive à saturation, l’hydrogène « vert » est coûteux et peu efficace, et les ENR ne produisent pas de chaleur à haute température.
La question mérite d’être posée précisément : peut-on électrifier la chaleur industrielle haute température ? La réponse est : oui, techniquement, mais avec des contraintes physiques et économiques sévères.
Verallia et les fours électriques : ce que l'industrie verrière nous apprend
En mars 2024, le verrier Verallia a inauguré à Cognac le premier four de fusion de verre 100 % électrique d’Europe pour la production en grand volume. Investissement : 57 millions d’euros pour une capacité de 180 tonnes de verre par jour. Résultat : −60 % d’émissions de CO₂ par rapport à un four au gaz équivalent. La température de travail atteint 1 300 à 1 500 °C, obtenue par effet Joule directement dans le verre en fusion, qui conduit l’électricité à haute température.
Ce n’est pas un gadget. Mais c’est aussi un cas particulier : le verre fondu est lui-même conducteur, ce qui rend l’électrification directe physiquement possible. Pour les industries qui ne bénéficient pas de cette propriété (cimenteries, chimie haute pression), l’électrification directe est bien plus complexe voire impossible. Verallia utilise par ailleurs des fours hybrides (80 % électrique + 20 % gaz) pour les verres foncés, dont les propriétés de conductivité diffèrent.
La conclusion n’est pas que « l’électricité remplace tout ». C’est que certaines industries peuvent s’électrifier dès aujourd’hui si elles disposent d’un accès à une électricité bas-carbone à prix compétitif, ce qui est le cas en France grâce au nucléaire.
Source : Verallia, communiqué de presse, mars 2024.
Pour les industries où l’électrification directe est impossible ou trop coûteuse (plus de 40 % de la chaleur industrielle au-dessus de 400 °C), il n’existe aujourd’hui aucune alternative décarbonée au gaz à l’échelle industrielle, sauf le nucléaire de chaleur. C’est précisément le créneau que vise Jimmy, et plus généralement les micro-réacteurs HTR et les RNR de chaleur (Calogena, Newcleo). Ce marché est gigantesque et sous-estimé.
Le nucléaire maritime : un signal de mars 2026
Le transport maritime est responsable d’environ 3 % des émissions mondiales de GES 26, avec une flotte qui brûle du fioul lourd extrêmement carboné. Les alternatives actuelles (GNL, méthanol, ammoniac, hydrogène) ont toutes des limitations sévères d’autonomie ou d’infrastructure.
Le 9 mars 2026, le groupe sud-coréen HD Hyundai a signé un accord de développement conjoint avec l’American Bureau of Shipping (ABS) pour concevoir un porte-conteneurs de 16 000 EVP propulsé par un SMR d’environ 100 MW 27. Un tel navire déplace environ 200 000 tonnes à pleine charge (à titre de comparaison, un EPR2 produit 1,65 GW en continu) ; ce SMR naval couvrirait les besoins en propulsion d’un des plus grands porte-conteneurs du monde. Ce n’est pas un communiqué de presse : l’ABS a délivré une Approval in Principle, validation préliminaire réglementaire confirmant l’absence d’incompatibilité majeure avec les cadres de sécurité.
D’autres acteurs se positionnent : l’armateur danois Maersk (avec Core Power et Lloyd’s Register), la Norvège (programme NuProShip, SMR de 25-55 MW), la Corée du Sud (méthanier à sels fondus), la Chine (porte-conteneurs au thorium via CSSC).
Les obstacles restent considérables : réglementation internationale (OMI, AIEA), acceptabilité des ports, gestion du combustible en mer, formation des équipages. Aucun cargo nucléaire civil n’est en service en 2026.
La propulsion nucléaire navale militaire : soixante ans d'expérience
Si le nucléaire civil maritime reste à construire, les marines militaires utilisent la propulsion nucléaire depuis les années 1950. En 2025, on recense environ 160 à 180 réacteurs navals actifs dans le monde, embarqués sur ~130 navires : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et porte-avions.
Les principaux opérateurs : États-Unis (~85 réacteurs, dont 11 porte-avions de classe Nimitz/Ford), Russie (~40 réacteurs, dont 7 brise-glace nucléaires civils), Chine (~20, programme en expansion rapide), Royaume-Uni (~11) et France (~8 : 4 SNLE + 6 SNA + le Charles de Gaulle). La puissance thermique totale estimée est de l’ordre de 15 000 à 25 000 MW, soit l’équivalent de 10 à 15 EPR.
La France utilise des réacteurs K15 (150 MW thermiques) sur ses bâtiments actuels. Le futur porte-avions de nouvelle génération (PA-NG) sera propulsé par deux réacteurs K22 (~220-230 MW thermiques chacun), développés par Naval Group et TechnicAtome. Ce retour d’expérience militaire (fiabilité en conditions extrêmes, gestion du combustible loin des bases) constitue le socle technique sur lequel s’appuient les projets civils aujourd’hui.
Sources : SIPRI, Military Balance 2025 ; IISS, The Military Balance 2025 ; US Navy, Marine nationale, Rosatom (sources publiques).
Pour la première fois, des industriels sérieux, avec des bureaux de classification réputés, avancent vers des démonstrateurs entre 2030 et 2035. Ce sujet mérite un article « focus » dédié : le nucléaire maritime représente potentiellement l’un des leviers de décarbonation les plus puissants pour une industrie qui transporte 90 % des marchandises mondiales.
La question fondamentale
Le débat nucléaire souffre d’un biais de cadrage persistant : on compare souvent le nucléaire réel, avec ses surcoûts, ses délais, ses déchets, à des énergies renouvelables idéales, débarrassées de leurs contraintes de stockage, de territoire et de matériaux (dont certains impossibles à recycler). La comparaison pertinente est celle de systèmes complets : nucléaire de base versus renouvelables avec stockage et réseau renforcé, sur l’ensemble du cycle de vie, avec toutes les contraintes physiques quantifiées.
À cette aune, les tableaux de cet article ne désignent aucun gagnant absolu. L’EPR2 est cher et lent mais dense et fiable sur soixante ans, si ce n’est plus. Les SMR sont flexibles mais économiquement non prouvés à l’échelle. Les RNR résolvent élégamment le problème des déchets mais ne seront pas disponibles en masse avant 2040. La fusion reste un pari de long terme. Les ENR sont rapides à déployer mais dispersées, intermittentes et exigeantes en matériaux.
Ce que la physique ne permet pas, en revanche, c’est de croire qu’il n’y a pas de compromis.
Notes et sources
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Voir l’article « Nucléaire : les reproches et les faits » sur ce blog, qui traite des questions de sûreté, de déchets et de financement. ↩︎
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RTE, Bilan électrique 2024, janvier 2025. La production nucléaire a représenté 73 % de la production électrique française en 2024, après le creux de 2022 (63 %) dû à la crise de corrosion sous contrainte. ↩︎
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RTE, Futurs énergétiques 2050, édition révisée 2023. Les six scénarios de RTE projettent une consommation électrique de 645 à 1 000 TWh/an en 2050 selon les hypothèses d’électrification. ↩︎
-
Cour des comptes, La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants, 14 janvier 2025. ccomptes.fr. Coût total Flamanville : 23,7 Mds€ valeur 2023 ; coût de production minimal pour une rentabilité de 2 % : 122 €/MWh. ↩︎ ↩︎
-
SFEN, Programme EPR2 : un plafond à 72,8 milliards d’euros, décembre 2025. sfen.org. EDF annonce 72,8 Mds€ comme coût plafond (€2020), soit ~85 Mds€ valeur 2025. Décision finale d’investissement attendue fin 2026. ↩︎ ↩︎
-
Clean Air Task Force / UAMPS, communiqué de terminaison du Carbon Free Power Project NuScale, novembre 2023. Révision du LCOE de 55 à 89 $/MWh, annulation faute d’engagement des acheteurs. ↩︎
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EDF, programme Nuward. SMR français d’environ 340 MW (2 × 170 MW), prototype prévu vers 2035. En phase d’études d’avant-projet. ↩︎
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Jimmy Energy. jimmy-energy.eu. Micro-réacteur HTR graphite-gaz pour chaleur industrielle à 450-550 °C. ↩︎ ↩︎
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L’Usine Nouvelle, Jimmy, de nouveau lauréat France 2030, doit maintenant apprendre à construire une chaudière nucléaire industrielle, 11 mars 2026. usinenouvelle.com. Financement de 80 M€ (40 M€ publics France 2030 phase 2 + 40 M€ privés). Premier réacteur sur le site de Cristanol à Bazancourt, objectif début des années 2030. ↩︎
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L’Usine Nouvelle, Jimmy trébuche sur la compétitivité de la chaleur nucléaire industrielle, septembre 2025. usinenouvelle.com. Révision du design : puissance portée de 10 à 60 MW pour rester compétitif face au gaz à 30-35 €/MWh et un prix du carbone stagnant à 60-70 €/t. ↩︎
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Rosatom, BN-1200M. Réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium de 1 200 MW en construction à Beloyarsk, Russie. Mise en service prévue vers 2030. ↩︎
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Superphénix (1 242 MW, Creys-Malville) a fonctionné de 1985 à 1998, avec un taux de disponibilité dégradé par des incidents techniques et des arrêts politiques. Sa fermeture définitive en 1997 par le gouvernement Jospin reste controversée. Les études post-fermeture de l’IRSN ont confirmé que le concept était viable. ↩︎
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Newcleo, réacteur à plomb liquide (LFR) de 30 MW thermiques. Start-up franco-britannique, 300 M€ levés en 2022-2023. Démonstrateur visé vers 2030 au Cadarache. newcleo.com. ↩︎
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Commonwealth Fusion Systems. Réacteur SPARC prévu 2030-2032 ; réacteur commercial ARC prévu 2035-2040. 2 Mds$ levés à fin 2025. cfs.energy. ↩︎
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ASME, Nuclear Technology Roadmap 2025 ; World Nuclear Association, Molten Salt Reactors ; GIF, MSR System Research Plan. LCOE estimé 50-80 $/MWh à maturité industrielle. Kairos Power (États-Unis) a obtenu une autorisation NRC pour un démonstrateur KP-FHR de 35 MW en 2023. ↩︎
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Stellaria (anciennement ThoriumX), start-up française fondée en 2015. Réacteur MSR compact. Lettre d’intention avec Equinix annoncée en 2025. stellaria.energy. ↩︎
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CNNC / Tsinghua University, HTR-PM de Shidaowan (Shandong, Chine). Deux réacteurs de 250 MW thermiques couplés à une turbine de 210 MW électriques. Exploitation commerciale 2023. Référence mondiale pour la technologie HTGR. ↩︎
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Rosatom, BREST-OD-300. Réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb liquide, 300 MW électriques. Construction en cours à Seversk (Tomsk), projet PRORYV. Criticité prévue 2026-2027. Premier LFR de puissance au monde. ↩︎
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IGCAR / BHAVINI. Le PFBR de Kalpakkam est un réacteur à neutrons rapides de 500 MWe refroidi au sodium liquide, fonctionnant au combustible MOX plutonium-uranium. Il s’inscrit dans la stratégie indienne à trois étapes : étape 1 (PHWR, uranium naturel), étape 2 (surgénérateurs sodium → production d’uranium 233 à partir de thorium), étape 3 (réacteurs thorium, encore en développement). Le PFBR est l’étape 2 : il prépare le cycle thorium sans le mettre en œuvre directement. ↩︎
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World Nuclear Association, Fast Neutron Reactors (2025) ; AIEA, Fast Reactor Database. CFR-600 chinois : criticité 2023 ; BN-800 russe : en service depuis 2016 ; BN-1200M : en construction. Le Japon a définitivement fermé son surgénérateur Monju en 2016 après de multiples incidents. Le programme est suspendu sine die. Tous les réacteurs civils opèrent sous contrôle AIEA. ↩︎
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Syndicat des énergies renouvelables (SER) / RTE. Délai moyen de développement (dépôt de permis à mise en service) : éolien terrestre 7 à 12 ans en France (instruction administrative, recours juridiques, raccordement réseau) ; solaire PV 3 à 6 ans. À comparer à 1-2 ans de construction effective pour l’éolien et 6-12 mois pour le solaire. ↩︎
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Cour des comptes, La maintenance du parc électronucléaire d’EDF en France, novembre 2025. Coût de prolongation du parc de 40 à 60 ans estimé à 51 €/MWh (valeur 2023). Programme Grand Carénage : 100,8 Mds€ prévus entre 2014 et 2035. ↩︎
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EDF, conférence de presse sur le programme EPR2, 18 décembre 2025. Coût plafond 72,8 Mds€ (€2020) = ~85 Mds€ (€2025). Travaux premiers réacteurs à Penly débutant mars 2029, mise en service attendue 2038. ↩︎
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AIEA PRIS (Power Reactor Information System), données au 1ᵉʳ janvier 2025 ; World Nuclear Association, World Nuclear Power Reactors & Uranium Requirements, mars 2026. ↩︎
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World Nuclear Association, World Nuclear Performance Report 2025. Production mondiale 2024 : 2 602 TWh, soit 13,6 % en dessous du pic de 2006 (3 013 TWh), hors contribution chinoise en forte croissance. ↩︎
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Organisation maritime internationale (OMI). Les transports maritimes représentent environ 2,9 % des émissions mondiales de GES (2022). L’OMI vise la neutralité carbone de la flotte d’ici 2050. ↩︎
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HD Hyundai / ABS, accord de développement conjoint, 9 mars 2026. Porte-conteneurs de 16 000 EVP (~200 000 t de port en lourd), propulsion SMR ~100 MW. Approval in Principle délivrée par ABS lors de Gastech 2026. Mer et Marine. ↩︎